21 septembre 2016

"L'espoir de l'homme est la chair de Dieu"

Ton Dieu n'est pas le juge qui condamne tes abandons et tes défaites. Ton Dieu n'est pas le sauveteur inespéré qui vient à ta rescousse lorsque tu fléchis sous la poussée des plus forts. Depuis Kant, il n'est plus un être mais un postulat.
Lorsque tu as fait abandon de tout, même de ce qui t'attachait le plus fort, il reste l'appel à résister encore.
« L'espoir de l'homme est la chair de Dieu », écrivait Barbusse, écrivain sans Dieu. Le véritable athéisme, c'est de ne pas se poser la question, c'est d'accepter que les choses soient ce qu'elles sont et aillent comme elles vont. Le plus grand des péchés, c'est le désespoir et le renoncement au combat. La foi c'est d'essayer de voir la fin et de lutter pour elle. Cette fin n'est pas écrite une fois pour toutes dans un avenir immuable.
La foi, c'est la responsabilité, à chaque instant et à tout risque, de fixer une cible à la flèche du temps. La foi, c'est  cette vision totale du monde, de son flot incessant, et, quelle que soit ma force, de participer à la réalisation du Royaume.
Chacun de nous peut parcourir cette route : un jour l'éboueur connaîtra la joie parce qu'il est en train de
balayer l'avenue du Royaume ; le chef politique saura qu'il n'a pas pour but de plaire à ses électeurs 
mais à participer à la véritable unité du monde : celle où chaque enfant qui porte en lui le génie de Mozart
pourra  devenir Mozart. Ce jour là nous porterons tous la bannière triomphante du Royaume.
Mais il faut pour cela désapprendre à regarder le petit monde à la manière de l'athéisme sous-humain, qui 
ne voit dans l'oiseau que son plumage, en l'homme que le complot qu'il médite ou le crime qu'il prépare, 
dans le ciel un nuage qui passe annonçant l'orage de l'hiver ou les touffeurs de l'été.
A la manière, elle aussi, sous-humaine, du «savant» qui a découpé la réalité en concepts, ou qui croit 
aujourd'hui que l'ordinateur est une «intelligence artificielle», capable de se substituer à l'exploration des
fins dernières, au lieu de nous donner parfois les moyens terrifiants de détruire.
A la manière du sous-humain, qui prétend nous enseigner le bien et le mal comme le lui ont appris ses
parents ou son curé, au lieu de chercher, à tâtons, à créer l'unité du monde, au moins du nôtre, et si petit 
soit-il. Il n'est pas besoin, pour éprouver ce tremblement de Terre et de ciel, d'aller dans la synagogue,
l'église, la mosquée, ou à Borobudur.
Le poète ourdou (à la fois hindouiste et musulman) Kabîr, au XVe siècle, écrivait :
« Homme de foi, où me cherches-tu ?
Je, suis tout près de toi.
Je ne suis ni dans le temple ni dans la mosquée.
Je ne suis ni dans vos rites et vos cérémonies...
Si vraiment tu me cherches
Tu m'as déjà trouvé »
Roger Garaudy 

20 septembre 2016

L'amour, désir d'univers

Don Quichotte/André Masson

La nuit ne descend pas quand se ferment tes yeux.

Pas d’autre voile, sur ton corps, que mes caresses.

La double amphore de tes jambes

gantée de soie par mes effleurements,

l’arc de ton dos

tendu vers la cible de l’impossible,

et la coupe où je bois ton ventre qui roucoule,

écho de ta mer dans une conque.

Toutes mes vies confluent en cette mer.

Symphonie tellurique de l’être,

et liturgie d’amour en majesté.

Béance de mandorle,

pétales de chair,

leur émoi d’algues dans la houle,

leur ondoiement de lave pourpre …

Odeur d’humus et d’incendie,

saveur de troène et de sel,

cantique du sang,

éclatement du germe dans les blés.

Quand ton sexe et le mien ne sont plus qu’un seul fruit

mon vertige s’agrippe aux parois de ton gouffre.

Je sais que dans ton corps habite un autre moi.
Roger Garaudy 

19 septembre 2016

Y a-t-il un autre monde ?

V. Kandinsky. Ovale rouge. 1920
Vais-je accéder à l'autre monde ?

- Il n'en est qu'un qu'il t'appartient de changer.

Sinon prier devient une impiété, agir une prière,un pacte, une alliance :

de ce monde cassé tu referas un tout,véritable terroir de l'aventure divine de l'homme.

Que me font vos sébilles et vos oboles,vos oraisons, vos prosternations, vos génuflexions,

vos circoncisions, vos dévotions plaintives et mendiantes,

vos litanies, vos pains bénits, vos interdits,

vos oulémas et vos cadis,

vos rabbins et vos phylactères,

vos porteurs de mitres et de crosses,

vos rites et vos dogmes,

vos sorciers de tous poils,

fonctionnaires de l'absolu, serviteurs de dieux morts.

Je ne reconnais pas l'imam à son turban,

ni le brahmane à son cordon

ni la chrétienne à sa croix d'or,

et ni le juif à sa kippa.

Roger Garaudy

18 septembre 2016

La trahison de Saint Paul

Est-ce que la fidélité à Jésus implique, oui ou non, une option préférentielle pour les « pauvres » à qui d’abord Jésus a porté son message ?
Est-ce que le judéo-christianisme de Paul, qui ignore la vie humaine de Jésus, peut nous conduire à croire que Jésus est un second David, condottieri au service de n’importe quel pouvoir ?
L'attitude de Paul, demandant aux riches de faire aux pauvres l'aumône de leur « superflu », sans pour cela se mettre dans la gêne, est-elle compatible avec l'appel de Jésus à se dépouiller de « tout », si l'on veut le suivre ?
Peut-on dire enfin, dans l’esprit de la création d'un judaïsme réformé (Jésus étant seulement le messie d’Israël) que Jésus est le messie d’Israël, que le vrai Dieu est celui d’Israël et que Jésus n'est plus que l'acteur obéissant d'un scénario écrit dans l'Ancien Testament, n'ayant pas creusé cette brèche immense dans l'histoire des hommes et des dieux, en faisant émerger la transcendance non du pouvoir d'un Roi, mais du dénuement du plus démuni des hommes ?
Le judaïsme réformé de Paul restaure le pouvoir du « Dieu des armées ». A Jésus il fait dire après sa mort, le contraire de ce qu’il a professé toute sa vie : il en refait un Dieu tout-puissant qui reviendra « avec les anges de sa puissance ».
Nos «croyances» religieuses actuelles, prisonnières de cette conception anthropomorphique de Dieu, ne se sont pas séparées de ces illusions. Même lorsque l'homme n'est plus sous la menace d'une «loi» divine, avec ses péchés et ses interdits, il n'est pas moins dépouillé de sa responsabilité:même nous rappelant que l'homme n'est plus sous la domination de la "Loi", le pouvoir arbitraire absolu demeure avec la « grâce ».
Tout événement humain obéit au « plan préétabli de Celui qui mène toutes choses au gré de sa volonté », comme l'écrit encore le catéchisme de Jean-Paul II  reprenant, en 1992, les formules exactes du concile de Trente (1545-1563) qui reprenaient elles-mêmes les formules de saint Paul dans l’Épître aux Philippins : « C'est Dieu qui fait en vous le vouloir et le faire. » (Ph. II, 13) « C'est par grâce, ce n'est donc pas en raison des œuvres » précise Paul aux Romains (11, 6) Et la grâce est un «don gratuit» de Dieu « Vous n'y êtes pour rien. » insiste Paul (Eph. II, 8). 

Roger Garaudy

17 septembre 2016

Jésus: la rupture

W de Kooning. Femme II. 1952
Il n'existe aucun précédent de ce que fut Jésus dans les images que les peuples se faisaient jusque là de Dieu.
1. - Il n'est pas l'héritier du condottiere David tel que la Bible nous raconte sa vie dans Samuel 1 et 2, et dans le Livre des rois. Le parallèle est pourtant difficile sans compter les passages où les évangélistes et les Actes reproduisent à son sujet les références, citées par leur maître saint Paul, insistant surtout sur la fidélité de David aux ordres de Dieu. Il est vrai que, de ce point de vue, nul, sauf peut être son ancêtre Josué, n'a obéi plus strictement aux ordres de massacres et d'exterminations que l'un et l'autre disaient recevoir du "Dieu des armées". (Voir ce que fait, d’après l’Ancien Testament, la vie de David)
2. - Sa vie et sa mort excluent toute extériorité d'un Dieu. Il est pleinement homme comme il est pleinement messager de Dieu en se révélant d'abord aux pauvres, aux démunis.
3. - Sa vie et sa mort mettent fin à l'idée maudite d'un "peuple élu" qui est le propre de toute les religions tribales et de leurs dieux jaloux et partiaux en faveur de leur peuple, leur donnant la terre et la victoire par des massacres. Il est significatif que par sa naissance virginale que Jésus ne soit le fils d'aucun homme particulier, ni chrétien, ni juif, ni chinois, ni noir… Il est le fils de l'Homme inséminé de Dieu.
Jésus exige l’abandon de tout ce qui nous est propre et que résume la propriété. Au jeune homme riche, qui respectait tous les commandements de la loi, Jésus dit :  « Il te manque une seule chose : tout ce que tu as, distribue-le aux pauvres, après viens et suis-moi ». (Lc 18-20).
Il en fut ainsi pour Simon, pour Jacques, et pour Jean : « laissant tout ils le suivirent (Lc 5-11). Abandonnant tout, il se leva et le suivit. » (Lc 5-28)
« Quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut être mon disciple » (Luc 14-33)
Ce renoncement au petit "moi", est la condition de l'éveil et de la prise de conscience.
Tel est le prix de la Résurrection, de la réalité du Royaume, un Royaume dans lequel on n'entre pas par la conquête, comme DAVID, mais par le renoncement.
Ce Royaume est déjà là où un homme réalise ce renoncement total. S'il n'est pas encore là c'est que ceci ne s'est pas encore réalisé dans tous les hommes. La tension entre le choix de l'éveil personnel à la vie du tout et le « pas encore » de l'éveil de tous à la vie du tout, est la tragédie optimiste du réveil, car chacun de nous est responsable de l'éveil de tous. 
Roger Garaudy