STRUCTURALISME ET MORT DE L'HOMME
par
Roger GARAUDY Revue La Pensée, n°135,1967
Je
voudrais souligner d'abord les conditions dans lesquelles se déroule enFrance
le débat sur les problèmes du structuralisme à une étape qui n'estplus
celle de la discussion des thèses de Lévi-Strauss, mais qui est beaucoup plus
la discussion de thèses fondées sur une interprétation que j'appellerai abstraite
et doctrinaire du structuralisme.
Ce
débat pose un problème fondamental en ce qui concerne le développement de
la conception de l'humanisme.
Nous
pourrions résumer ce problème de la manière suivante : il y a environ
trois
quarts de siècle Nietzsche annonçait la mort de Dieu. Mais il ne suffit pas
de
tuer Dieu pour opérer une transmutation des valeurs : toutes les valeurs dites
supérieures,
tout l'ensemble de ces raisons que l'homme se donne pour obéir,
tout
ce dédoublement du monde qui a fait de la philosophie, comme l'écrit M .
Deleuze,
l'histoire des soumissions de l'homme, tout cela est en bloc nié.
La
négation de la vie au nom de valeurs supérieures, qu'elles soient divines
ou
humaines, fait de la philosophie une force répressive, réactive, négative.
Cette
négation,
Nietzsche nous enseigne à l a rejeter pour retrouver l'identité de la
pensée
et de la vie, d'une vie qui serait essentiellement affirmation et création.
C'est
seulement par le rejet de ce dédoublement du monde que le surhomme
pourra
naître comme affirmation sans limite et sans fin comme incessante
création.
Mais ce surhomme est-il encore l'homme, c'est-à-dire ce centre personnel
de
tous les actes de pensée, de toutes les initiatives par quoi se construit et
se
constitue une histoire humaine ?
Dans
la perspective ouverte par Nietzsche l'homme peut-il demeurer le sujet "
de
la connaissance et le sujet de l'histoire ? L'affirmation de soi comme sujet
ne
doit-elle pas être classée au nombre des illusions que dénonçait Nietzsche ?
La
deuxième source dont se réclame le courant néo-structuraliste, c'est
Freud.
Le passage de la proclamation de la mort de Dieu par Nietzsche à la
proclamation
de la mort de l'homme dans certaines interprétations doctrinaires
et
abstraites du structuralisme, passe par une interprétation de Freud qui est
aujourd'hui
surtout représentée en France par le docteur Lacan.
Le
texte fondamental invoqué c'est un texte de 1917 de Freud qui était
intitulé
Une difficulté de la psychanalyse. Freud revendiquait pour la
psychanalyse
le
privilège « d'avoir infligé à l'amour propre humain sa troisième grande
humiliation
depuis Copernic et Darwin, » : après celle de la cosmologie et de
la
biologie, celle de l a psychologie. Freud développait son idée de la manière
suivante
: la vision traditionnelle depuis Ptolémée avait habitué l'homme à
vivre
dans u n monde clos dont il était le centre, et voici que ce monde humain
est
brusquement décentré par la découverte de Copernic, faisant en quelque sorte
éclater
les sphères de cristal qui enfermaient jusque là l'homme et la terre dans
une
sorte de chrysalide rassurante. L'homme et sa planète ne sont plus aujourd'hui
qu'un
point infime et dérisoire dans l'immensité sans fond des galaxies.
Deuxième
étape : ce monde humain est ensuite décentré par l a biologie de
Darwin,
qui substitue à la courte histoire biblique de 6 000 ans de dialogue de
l'homme
avec son Dieu, le grand temps de cette sorte d'épopée sauvage de la
vie
dans laquelle les deux millions d'années de l'histoire et de la préhistoire
humaine
d'après les évaluations actuelles de Leaky ne sont plus qu'un épisode
dans
le déploiement entier de l a vie sur notre planète, et de l a genèse de notre
planète
dans le cosmos.
En
fin ce monde humain est une fois encore décentré par la psychanalyse
donnant
de l'homme une image telle que toutes sortes de lignes de force ou de
fibres,
venant de partout et de très loin, nous composent une âme de leurs noeuds
monstrueux,
toujours prêts à échapper à notre contrôle et à se dénouer.
Le
psychanalyste,écrivait Freud, se distingue par sa foi dans le déterminisme de
la vie
psychique,
et il montre que l'homme rationnel et moral au sens traditionnel,
l'homme
responsable de ses pensées et de ses actes, est une fiction. L'individu
s'identifiant
aux instances porteuses de l'obligation morale crée u n sujet comme
idéal
du moi, et il est victime des illusions du sur-moi, qui, nous dit Freud,
présente
les rapports les plus intimes et les plus étroits avec l'acquisition
philogénique,
avec
l'héritage archaïque de l'individu. Bref, entre d'une part le « surmoi» et,
d'autre part, au niveau inférieur, le « çà » , entre les injonctions du supra-personnel
et le dynamisme de l'infra-personnel, l'homme ne peut plus se définir en termes
de sujet mais seulement en termes de structure. Le moi, c'est, comme l'écrivait
déjà au début du siècle Jules de Gautier, une apparence inconsistante, le point
où à quelque moment de la durée se fixent en un équilibre instable des forces
multiples, complexes et insaisissables.
Dans
cet écheveau complexe, Freud aurait pour tâche de dénouer par l'analyse ces
forces et de les saisir en termes d'énergie et en termes de structure.
En France, il s'agit maintenant d'autre chose que d'un courant philosophique,
il
s'agit d'une véritable mode. Elle s'exprime dans les ouvrages des
analystes,
des psychologues, des sociologues, des ethnologues ; la littérature, les
arts
plastiques, le cinéma nous donnent aujourd'hui l'expression concrète de cette
conception
de l'absence de sujet. En suivant certaines des séquences de Fahreinheit 451
il me semblait entendre les dernières pages du livre de Foucault [NDLR:"Les mots et les choses", 1966] , disant :
«
L'homme n'est pas le plus vieux problème ni le plus constant qui se soit posé
au
savoir humain, l'homme est une invention, dont l'archéologie de notre pensée
montre
aisément la date récente, et peut-être la fin prochaine, » et, conclut
Foucault,
«
l'homme s'effacera comme à la limite de la mer un visage de sable. »
Un
problème nous est ainsi imposé : le problème de la mort de l'homme.