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14 octobre 2012

Redécouvrir Louis Massignon pour s'adresser au monde musulman




« Pour ses détracteurs, Louis Massignon est accablé en effet de tous les péchés du monde. Ils ne le considèrent pas seulement comme un savant illisible ou inexact, mais comme un chrétien illuminé, un islamophile invétéré, un ennemi d’Israël, un anticolonialiste foncièrement colonial...
Or, Massignon était "avant tout un esprit scientifique", affirme Christian Jambet. Ou, pour le dire avec les mots du philosophe Jacques Maritain, son ami de longue date, "un homme d’une singulière grandeur et d’un extraordinaire génie", chez qui "la science la plus érudite, la plus approfondie" s’alliait à "une dévorante soif mystique de justice et d’absolu." »

09 décembre 2012

Ils ont signifié la France par l'invitation au dialogue des civilisations


J'ai déjà montré que croyants et incroyants pouvaient se retrouver sur un certain nombre de valeurs.
Aragon, lui, liait ensemble celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas...
L'auteur de l'article ci-dessous, parlant de Louis Massignon, montre « qu'il essayait sans cesse d'établir des complémentarités entre les trois religions sœurs issues d'Abraham dont il propose une définition longuement méditée : « Le judaïsme est enraciné dans l'espérance, la chrétienté est vouée à la charité, l'islam est centré sur la foi. »
Pour sa part, Eva de Vitray-Meyerovitch a fait le choix de devenir musulmane.
Tous furent des inspirateurs du dialogue des civilisations contre tous ceux dont les intérêts dressent contre ce dialogue des barrières et des guerres...

Michel Peyret




Quelques exemples d’amitié islamo-chrétienne
Eva de Vitray-Meyerovitch et Louis Massignon par Jean-Louis Girotto
mardi 4 décembre 2012 


Eva Lamacque de Vitray (1909-1999) naquit près de Paris dans une famille catholique issue de la moyenne bourgeoisie, dont une partie avait des origines aristocratiques. Elle s’orienta vers un doctorat de philosophie avec un sujet centré autour de Platon (424 av. J.-C.-348 av. J.-C). Les circonstances de la vie menèrent Eva de Vitray au sein des laboratoires scientifiques du prix Nobel de chimie Frédéric Joliot-Curie où elle s’occupa de la tenue des registres. Avec la naissance de son premier fils puis l’épreuve de la guerre qu’elle vécut dans la semi-clandestinité du fait des origines juives et de la forte implication dans la Résistance de son mari, les travaux d’Eva de Vitray, épouse Meyerovitch, sur la symbolique platonicienne furent suspendus pendant près de 10 ans.
Au retour de la guerre, elle réussit le concours d’administratrice au CNRS. Alors qu’elle était directrice par intérim du pôle « Sciences humaines », elle fut frappée par la découverte de l’œuvre de Mohammed Iqbal (1877-1938). Elle était irrésistiblement attirée par la dimension universelle de l’islam qui lui apparut de façon fulgurante dans la prose et dans les vers de cet écrivain pakistanais encore inconnu en France. Suite à ces lectures et après une période d’investigation personnelle, elle choisit de devenir musulmane à l’âge de 45 ans. Elle publia peu après la traduction en français de l’ouvrage majeur d’Iqbal, Reconstruire la pensée religieuse de l’islam[1], avec une préface de celui à qui elle faisait part de tous ses questionnements spirituels, le grand islamologue Louis Massignon (1883-1962).


Massignon, l’homme savant de la rue Monsieur

Eva de Vitray-Meyerovitch fit la connaissance de Louis Massignon au cours des années d’après-guerre alors qu’elle traversait une période d’anémie tenace. D’origine bretonne, Massignon était considéré comme l’un des plus éminents chercheurs français dans le domaine du monde arabe et de l’islam, et était bien connu pour ses traductions ainsi que pour ses nombreux ouvrages et articles[2], notamment sa thèse magistrale[3] sur le soufi Hallâj (858-922). C’était un héritier du XIXe siècle au cours duquel l’orientalisme n’était pas une affaire de spécialiste, mais au contraire embrassait aussi bien la sociologie, l’archéologie, la littérature que la spiritualité des populations du monde arabo-musulman. Son érudition, liée à une intelligence fulgurante, était étonnante. Il entretenait une correspondance internationale très fournie, écrivant couramment en anglais et en allemand, pratiquant le russe et presque toutes les langues européennes. Il connaissait admirablement bien les trois langues de base des orientalistes traditionnels : l’arabe, le turc, le persan. Massignon avait cependant une affinité particulière avec la langue arabe à laquelle il se plaisait à rendre un vibrant hommage, que ce soit à l’Académie Arabe du Caire ou en tant que président du jury d’agrégation d’arabe à Paris.

Pendant toute sa vie, Louis Massignon fut un inspirateur incomparable du dialogue des civilisations, et plus particulièrement du dialogue islamo-chrétien. Il essayait sans cesse d’établir des complémentarités entre les trois religions sœurs issues d’Abraham dont il proposa une définition longuement méditée : « Le judaïsme est enraciné dans l’espérance, la chrétienté est vouée à la charité, l’islam est centré sur la foi ». Il incarnait un dialogue islamo-chrétien d’autant plus fécond qu’il revendiquait une double appartenance : par sa naissance, Massignon appartenait à la tradition de la chrétienté occidentale, et, par son cheminement personnel, il choisit d’être un frère des arabes, allant parfois jusqu’à épouser leur destin. Il consacra ainsi sa vie, très active et laborieuse, à faire valoir les richesses de la civilisation musulmane et à essayer de dégager ce qu’à ses yeux l’islam avait d’authentique et d’original. C’est certainement en grande partie grâce à lui qu’un courant favorable au dialogue avec l’Islam put s’établir peu à peu au sein de l’Eglise catholique.

La rencontre entre Eva de Vitray-Meyerovitch et Louis Massignon apparaissait parfaitement naturelle ; tous deux étaient versés dans la recherche en sciences humaines et, à l’époque, ce domaine d’activités n’était qu’un microcosme parisien où la plupart des protagonistes se connaissaient au moins de nom. Cependant, il y eut entre eux une affinité particulière qui revêtit plusieurs dimensions : leur relation s’établissait à la fois sur une confiance proche d’un lien père-fille, sur des échanges évoquant leurs cheminements spirituels respectifs et sur la reconnaissance par Eva du bien fondé des conseils que Louis lui prodiguait. Massignon manifesta tout de suite une affection sincère pour celle qu’il n’appelait par aucun autre terme que « ma petite fille ». Il habitait au 21 rue Monsieur, soit à quelques stations de métro du domicile d’Eva qu’il invitait volontiers à lui rendre visite pour prolonger les moments d’échanges entamés dans les couloirs de la Sorbonne. L’appartement servait bien souvent de cabinet de réception pour les nombreux visiteurs, célèbres ou inconnus, qui venaient s’abreuver aux paroles du savant et du sage. Parmi eux, il y avait beaucoup d’écrivains comme François Nourissier, Jacques Berque, François Mauriac, Henry Corbin, Louis Gardet, Taha Hussein, Ali Shariati, mais aussi des hommes de foi comme Jacques Maritain, le cardinal Danielou ou Lanza del Vasto, et des scientifiques comme Théodore Monod.

Au moment de faire le choix de devenir musulmane, Eva de Vitray-Meyerovitch consulta tout d’abord Massignon afin d’obtenir son acquiescement. En 1961, lorsqu’elle fut éprouvée par le décès prématuré de son mari, elle alla chercher soutien et réconfort auprès du vieil orientaliste qui savait trouver les mots pour évoquer la mort qu’il avait lui-même côtoyé de près alors qu’il était un jeune archéologue en mission à Bagdad. En 1962, la veille de la Toussaint, Massignon s’éteignait à son tour, terrassé par une crise cardiaque, suscitant une immense émotion aussi bien dans le milieu intellectuel et littéraire que parmi les simples croyants, musulmans ou chrétiens. Le poète Louis Aragon eut alors cette parole marquante à son sujet : « Un des hommes qui signifient la France vient de disparaître ».
En 1970, les éditions de l’Herne publiaient un cahier[4] rassemblant l’hommage des amis de Massignon, des études critiques de son œuvre, une reconstitution des grandes étapes de sa vie ainsi que certains textes inédits. L’article d’Eva de Vitray-Meyerovitch est à la fois le témoignage émouvant d’une admiratrice et amie, et une fine analyse des grands thèmes qui ont marqué la vie et l’œuvre de Massignon : les mystères de l’intériorité, l’amour de la poésie, la force universaliste de la langue arabe, l’art de la traduction comme révélateur de la réalité profonde des choses. L’affinité et la complicité entre ces deux orfèvres de la traduction s’avère palpable quand elle cite Massignon parlant du langage des poètes et des mystiques qui nous invite à un dépassement du langage même et à donner un « sens plus pur aux mots de la tribu ». Eva de Vitray-Meyerovitch et Louis Massignon se rejoignent ainsi sur ce qui a nourri une part importante de leur démarche personnelle d’écrivain et de croyant : la nécessité de quitter sa langue et sa culture originelles pour mieux percevoir le sens profond qui jaillit de l’alchimie entre langage et musique.


Eva de Vitray, traductrice de Rûmi et disciple soufie

Peu après la soutenance de sa thèse[5] sur Djalâl oud-Dîn Rûmi en 1968, Eva de Vitray-Meyerovitch fut nommée professeur de religions comparées à la prestigieuse Université al-Azhar du Caire où elle séjourna pendant cinq ans. Elle effectua le pèlerinage à la Mecque et, de retour en France, se plongea quasi-exclusivement sur les traductions et les commentaires de l’œuvre des soufis qui ont explicité différents aspects de l’enseignement spirituel. Elle publia jusqu’à sa mort plus d’une trentaine d’ouvrages, incluant textes originaux et traductions de l’anglais ou du persan. Après de longues années de labeur incessant, elle vint à bout de la traduction de l’ouvrage le plus imposant de Rûmî, le Mathnawî, composé de plus de 50 000 vers[6]. En parallèle de son œuvre écrite, elle voyagea à travers le monde pour évoquer, avec précision et humilité, cette dimension spirituelle de l’islam dont le sens profond échappait de plus en plus à ses contemporains, avant tout préoccupés par l’émergence de l’islamisme radical qui allait bientôt provoquer les dérives les plus funestes.
Honorée dans divers pays musulmans tels que la Turquie, le Pakistan ou l’Egypte, Eva de Vitray-Meyerovitch ne connut pas de la part de son pays d’origine la reconnaissance qu’elle méritait. Son parcours atypique et son franc-parler l’éloignèrent des cercles de la pensée dominante marqués par une frilosité tenace à l’égard de l’islam. La démarche personnelle d’Eva de Vitray-Meyerovitch ne se limita pas à son adhésion à l’islam et à l’étude de maîtres soufis du passé. En effet, elle avait une curiosité d’esprit exceptionnelle qui la poussait à multiplier les contacts et à s’engager dans diverses collaborations avec d’authentiques représentants de la tradition soufie. C’est par l’intermédiaire de Faouzi Skali (né en 1953) qu’elle put rencontrer au Maroc, trente années après être devenue musulmane, celui qui allait devenir son guide spirituel, Sidi Hamza al-Qâdiri Boudchich (né en 1922). A 75 ans, Eva de Vitray-Meyerovitch devenait ainsi à part entière disciple d’une voie soufie, répondant à un appel impératif de tout son être[7].
En juillet 1999, elle fut enterrée dans la plus stricte intimité au sein du carré musulman d’un cimetière de la banlieue parisienne. Elle avait cependant confié avant sa mort qu’elle aimerait reposer à Konya, à proximité de celui qui avait accompagné sa vie d’intellectuelle et de croyante pendant près d’un demi-siècle : Djalâl oud-Dîn Rûmî. C’est finalement en décembre 2008 qu’une heureuse issue advint puisque son corps était porté dans la terre de Konya au terme de funérailles émouvantes regroupant la population turque et des amis venus de France[8]. Comme un symbole, Eva de Vitray-Meyerovitch est désormais la seule citoyenne européenne contemporaine qui repose dans le vaste cimetière jouxtant le mausolée de Rûmî. 

[1] M. Iqbal, Reconstruire la pensée religieuse de l’islam, éd. du Rocher, 1996.
[2] Voir notamment : L. Massignon, Opera Minora, P.U.F., 3 volumes, 1969.
[3] L. Massignon, La passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj, Gallimard, collection « Tel », 4 volumes, 2010.
[4] Massignon, Cahier de l’Herne n°13, 1970.
[5] E. de Vitray-Meyerovitch, Mystique et poésie en islam, éd. Desclée de Brouwer, 1982.
[6] D. Rûmî, Mathnawî, la quête de l’Absolu, éd. du Rocher, 1991.
[7] E. de Vitray-Meyerovitch, Islam l’autre visage, Albin Michel, 1995.
[8] R. Hamimaz, J.-L. Girotto, Le dernier voyage d’Eva à Konya

www.soufisme.org/site/spip.p...

16 janvier 2015

Georges Anawati, un exemple pour le dialogue islamo-chrétien

Georges Anawati, pilier dominicain du dialogue islamo-chrétien


Voilà 20 ans qu’est mort le Père Georges Anawati, religieux dominicain de nationalité égyptienne, fondateur de l’Institut dominicain d’études orientales (IDEO). Il s’est éteint au Caire, au soir d’une longue vie, riche, et consacrée à ce qui l’avait depuis si longtemps motivé : mieux comprendre ce qu’il a parfois appelé le « mystère de l’islam ».



Le Père Georges Anawati (au centre), cofondateur de l’Institut dominicain d'études orientales (IDEO) du Caire, est l'auteur de plus de 250 ouvrages et articles, portant notamment sur les études médiévales, les sciences arabes, la philosophie et la mystique musulmane. (Photo : © Georges Anawati Stiftung)
Le Père Georges Anawati (au centre), cofondateur de l’Institut dominicain d'études orientales (IDEO) du Caire, est l'auteur de plus de 250 ouvrages et articles, portant notamment sur les études médiévales, les sciences arabes, la philosophie et la mystique musulmane. (Photo : © Georges Anawati Stiftung)
Le Père Georges Chehata Anawati est né à Alexandrie, en 1905, d’une famille grecque orthodoxe venue de Syrie vers les années 1860. Comme beaucoup à cette époque, il reçut une éducation française chez les Frères des Écoles chrétiennes, par qui il se convertit au catholicisme. Baignant dans un milieu cultivé, il ne s’intéressa pas seulement aux études de pharmacie auxquelles son père l’avait destiné : lecteur de Maritain, il se passionna très tôt pour la philosophie et cultiva l’ambition de devenir « un grand savant chrétien ».

Au terme d’une longue et laborieuse recherche intérieure, il choisit d’entrer dans l’Ordre de saint Dominique à l’âge de 29 ans et rejoint le Saulchoir de Kain, en Belgique. Il y fit des études assez classiques, bénéficiant du renouveau thomiste amorcé par les Pères Mandonnet et Chenu. C’est ce dernier qui, à la fin des études, lui suggéra de se mettre à l’étude de l’islam dans une perspective nouvelle : « Non pas certes partir à la conquête de l’islam, ni même convertir ici et là quelques individus séparés par là même de la communauté musulmane, mais se livrer à l’étude approfondie de l’islam, de sa doctrine, de sa civilisation (…). » Louis Massignon l’aida aussi à aborder l’islam avec un a-priori de sympathie.

Au terme de trois années d’études spécialisées à Alger, il revint au Caire en 1944 et s’employa à constituer une équipe dominicaine poursuivant les mêmes objectifs : Serge de Beaurecueil et Jacques Jomier furent ses premiers compagnons dans une aventure qui allait aboutir à la création, en 1953, de l’Institut dominicain d’études orientales (IDEO).

Georges Anawati, pilier dominicain du dialogue islamo-chrétien

Un apôtre inlassable du dialogue interreligieux

Fin connaisseur de la philosophie arabe médiévale, Georges Anawati sut nouer des relations de confiance avec la prestigieuse université al-Azhar, considérée comme la référence pour l’islam sunnite. Grâce à ces contacts, il put très vite publier, en collaboration avec Louis Gardet, une Introduction à la théologie musulmane, qui sera pour longtemps en Occident l’ouvrage de référence sur le sujet (Paris, Vrin, 1948, 541 p.).

Sa double formation d’arabisant et de médiéviste lui vaut aussi d’être choisi par le comité culturel de la Ligue arabe pour participer au recueil des manuscrits d’Avicenne, dont il édite la bibliographie qu’il présente au congrès du millénaire d’Avicenne, à Bagdad, en 1952. Il sera désormais l’égal des meilleurs orientalistes et savants musulmans qu’il fréquente assidûment dans les congrès de spécialistes, où sa compétence et sa cordialité sont appréciées. Cela lui vaut aussi d’être invité à enseigner dans des universités étrangères, en particulier Montréal et Los Angeles.

Il sera très actif dans les coulisses du concile Vatican II, lorsqu’il s’agit de reformuler la position de l’Église catholique sur les religions non chrétiennes, en particulier l’islam, dont il est dit : « L’Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes (…) » (Nostra Aetate, n° 3).

Apôtre inlassable du dialogue islamo-chrétien, il est consulteur du Secrétariat pour les non-chrétiens, avant de devenir, en 1982, membre du Conseil pontifical pour la culture. À ces divers titres, il participe à de nombreuses rencontres islamo-chrétiennes, dont il connaît les joies et les limites.

Bâtir ensemble un monde meilleur

Mais, lorsque le dialogue théologique semblait dans l’impasse, sa cordialité et son humour égyptien savaient rétablir le contact. Car Georges Anawati n’est pas qu’un savant : c’est, d’abord, un religieux, d’une riche et belle humanité.

À l’heure où l’islam radical commençait à émerger, il fut aussi un des premiers à souligner que le dialogue des cultures et des civilisations reste un lieu où l’on peut continuer à bâtir ensemble un monde meilleur. Travailleur inlassable, il laisse une œuvre impressionnante dont on a pris la mesure lors des hommages unanimes qui lui furent rendus à sa mort. Œuvre multiforme, qui couvre des domaines aussi divers que les études médiévales, l’histoire des sciences arabes et le dialogue islamo-chrétien.

Sa mort, le 28 janvier 1994, au Caire, jour de la fête de saint Thomas d’Aquin, fit la une du quotidien égyptien al-Ahram, qui rendit hommage au « savant et penseur égyptien, pionnier des études islamiques, qui a consacré sa vie au rapprochement et à la compréhension entre les chrétiens et les musulmans ».

La bibliothèque Georges Chehata Anawati de l'IDEO contient plus de 160 000 ouvrages, dont plus de 20 000 textes classiques du patrimoine arabo-musulman.
La bibliothèque Georges Chehata Anawati de l'IDEO contient plus de 160 000 ouvrages, dont plus de 20 000 textes classiques du patrimoine arabo-musulman.
Sa présence reste toujours vive dans le cœur de ceux qui l’ont connu, comme les frères dominicains, qui ont choisi de suivre ses traces, au sein de l’Institut dominicain d’études orientales du Caire. Ils ont voulu le signifier en donnant son nom à la nouvelle bibliothèque de l’IDEO, « bibliothèque Georges Chehata Anawati », solennellement inaugurée le 19 octobre 2002 en présence des plus hautes autorités musulmanes et chrétiennes d’Égypte. C’est aussi ce qui a motivé les fondateurs de l’Anawati Stiftung, en Allemagne, qui ont choisi ce patronyme pour présider à leurs activités au service du dialogue islamo-chrétien dans cette grande République.

En ces temps où le communautarisme et la peur de l’autre font des ravages, il est bon de relire le parcours d’une vie à la rencontre de l’autre, sans naïveté ni irénisme, mais avec un mélange étonnant de compétence scientifique et de cordialité humaine. Elle est un message pour notre temps.

Depuis la mort du père Anawati, l’IDEO a poursuivi sa route : la bibliothèque s’enrichit chaque année de nombreux volumes et atteint aujourd’hui les 160 000 ouvrages. Le catalogue est accessible sur Internet, au moyen d’un logiciel spécialisé, conçu à l’IDEO et qui prend en compte les spécificités de la culture arabe. La revue MIDEO, fondée par Georges Anawati, s’efforce de garder un niveau de qualité scientifique et publiera prochainement son trentième numéro.

Au Caire, une équipe d’une dizaine de religieux dominicains, s’efforce de poursuivre la route, fidèles à l’héritage reçu mais aussi à l’écoute des questions nouvelles de notre temps. En France, enfin, une association se consacre à faire connaître et soutenir l’action de l’IDEO : ce sont Les Amis de l’IDEO.


Jean-Jacques Pérennès, père dominicain, est ancien directeur de l'IDEO et l'auteur, notamment, de Georges Anawati (1905-1994), un chrétien égyptien devant le mystère de l’islam (Éd. du Cerf, 2008, 361 p.).

Pour connaître davantage l’Institut dominicain d’études orientales (IDEO), un documentaire signé de Bernadette Sauvaget et de Carine Poidatz, Des dominicains au cœur de l’islam (Stella Productions, 50 min, 2014) est disponible à la vente auprès de l’association Les Amis de l’IDEO : 20, rue des Tanneries – 75013 Paris − amisideo@gmail.com

03 janvier 2011

Soufisme et expression artistique


Le soufisme est une dimension de la foi musulmane : sa dimension d'intériorité. Forme spécifiquement musulmane de spiritualité, il est essentiellement, pour Roger Garaudy, un équilibre entre le grand djihad, c'est-à-dire la lutte intérieure contre tout désir détournant l'homme de son centre, et le petit djihad, c'est-à-dire l'action pour l'unité et l'harmonie de la communauté musulmane contre toutes les formes d'idolâtrie de pouvoirs, de richesses, de faux savoirs qui l'écarteraient du chemin de Dieu.
Ainsi, contrairement à certaines idées reçues, il serait donc faux d'identifier le soufisme avec la mystique chrétienne ou, à tout le moins, avec la méditation hindoue. Et ce n'est pas la thèse de Louis Massignon rendant proche le soufisme du mysticisme chrétien qui aura raison de cette certitude. A plus forte raison lorsque le prestigieux auteur de La Passion du Hallâj tente de mettre l'accent, dans l'œuvre de Hossein Mansour Hallaâj, sur sa vie et sur sa mort à Baghdad en 922, sur ce qui, dans la sainteté de cette vie et de son martyre final, de sa "passion", dans son éloignement de l'action politique, dans son messianisme, dans son exaltation de l'amour divin, le rend proche du messianisme chrétien. Revisitée à Mostaganem, l’illumination soudaine a fait l’objet d’un intéressant colloque dont l’intitulé, "Soufisme et expression artistique", aura comblé d’aise de nombreux mélomanes. Des mélomanes ravis d’apprendre, sur les lieux mêmes de la Maison de la culture, qu’il n’existe aucun rapport entre la dimension spirituelle leur tenant à cœur et le mysticisme chrétien. 
Les réserves mises en avant par certains conférenciers sont loin d’être une vue de l’esprit, le fruit d’un exercice de style. Elles procèdent, à l’évidence, d’une logique chère à Ibn Hazm – le prestigieux auteur de Kitab al-fisal fi milali wal ahwa’i wa nihal et de l’insondable Le Collier perdu de la colombe –, une logique qui soutient que toute chose a un caractère propre. Hypothèse d’école s’il en est, cette façon de voir, doctement confortée par Ibn Qayim al-Jawziya, est des plus avérées.  
Une  différence fondamentale de but et de méthode existe, en effet, entre le mysticisme chrétien et le soufisme musulman. Le mysticisme chrétien est dialogue avec la personne de Jésus par lequel Dieu vient habiter la vie du chrétien alors que pour un musulman, non seulement Jésus n’est qu’un grand prophète, mais Dieu ne se révèle pas Lui-même : Il révèle Sa parole et Sa loi. Pour un  musulman, soutient Roger Garaudy, croire que "le Verbe s’est fait chair" ou appliquer à Dieu le nom de "Père", c’est altérer la transcendance de Dieu : "Il n’y a pas d’analogie entre Le Créateur et la créature" et c’est pourquoi, selon certains rigoristes, l’on ne saurait parler d’"amour de Dieu". Il est d’ailleurs souvent reproché aux soufis, par des musulmans intégristes, d’avoir employé ce langage et cultivé cette expérience.
Pourtant, l’amour de Dieu pour l’homme et de l’homme pour Dieu n’est pas étranger à l’islam. Il est dit, dans le verset 54 du Coran, "Il les aime, et ils L’aiment." Il aime le premier et Il appelle. Comme le rapporte  magnifiquement Jalâl ud-Dîn Rûmi, Dieu dit : "Je suis le bruit de l’eau dans les oreilles de l’assoiffé ; Je viens comme la pluie du ciel. Lève-toi, ô amoureux, montre quelque impatience : le bruit de l’eau, toi assoiffé, et tu dors !"  Cette problématique a été à l’honneur, la semaine dernière, dans la capitale du Dahra, à la faveur d’une judicieuse et heureuse initiative autour d'un système de philosophie religieuse fondé sur l'intuition et l'illumination soudaine. Au centre des préoccupations des invités de l’association de musique classique algérienne Nadi Hillal at-Thaqafi de Mostaganem, la dimension mystique à l’honneur dans certains pays musulmans, parmi lesquels l’Algérie. Une dimension qui, si elle semble insoupçonnée dans un pays où elle donne l'impression d'être mise en cage, n'en reste pas moins la fierté de nombreux émules locaux de cheikh al-Akbar Mohieddine Ibn Arabi, le maître incontesté de la pensée soufie chère à l’Emir Abdelkader. Emules parmi lesquelles il est aisé de recruter des confréries au prestige insondable comme al-Bouziddiya et al-Allaouyya. De nombreux conférenciers étaient présents au pays de cheikh Ahmed al-Alaoui, ce saint homme qui, né en 1869 et rappelé par Dieu en 1934, avait été à l’origine de la fondation de l’une des plus remarquables et puissantes tariqa. Auteur de nombreux ouvrages de théologie et de mystique musulmanes et d’un Diwan publié pour la première fois en 1921, cheikh Ahmed al-Alaoui comptait de très nombreux disciples au Maghreb principalement, mais aussi dans plusieurs villes européennes. Défenseur zélé s'il en est de l'héritage mystique autant que pourfendeur avéré de ceux qui ont patiemment tressé les nattes de la culture de l'oubli et de l'occultation à l'encontre d'une pensée qui permet pourtant d'entendre la voix même de la tendresse, de la compassion, de la miséricorde, il aura servi de modèle à plusieurs générations tant par la clairvoyance de son esprit que par sa gentillesse et le message de paix et de Vérité dont il a toujours été porté très haut l’étendard : "Si celui qui appelle vient à offrir son aide, en faisant allusion à la Vérité
Qu’il a réalisée, à la station suprême,
Garde-toi d’insouciance et considère avec soin ses paroles.
"Interroge-le sur l’union et vois s’il la reflète.
 "S’il dit qu’Elle est lointaine, il en est lui-même éloigné,
Mais s’il l’affirme proche, tiens-le pour le plus digne d’être suivi ;
Pour toi, il aplanira le chemin vers la Vérité
Par lequel tu pourras rechercher la face de Dieu."

Une connaissance parfaite, un intellect perspicace, un cœur présent et une forte domination de son âme
Les orateurs qui ont eu à se succéder  à la Maison de la culture de Mostaganem ont articulé leurs interventions autour de la dimension soufie, une dimension irriguée par les connaissances et la sagesse de l'un des plus grands maîtres de la spiritualité musulmane : cheikh Mohieddine Ibn Arabi, le cheikh al-Akbar pour qui, d'ailleurs, la qualité de soufi est synonyme de sagesse : "Le soufisme requiert une connaissance parfaite, un intellect perspicace et supérieur, un coeur présent et une forte domination de son âme afin que les inclinaisons de celle-ci n'aient pas d'emprise sur lui. Celui qui atteint ce degré doit avoir pour guide suprême le Coran, il doit savoir comment Dieu parle de Lui-même et dans quelle circonstance. Le soufisme est aisé pour celui qui répond à ces conditions et ne déduit pas de son propre chef des statuts légaux et des sagesses qui l'excluraient de la juste mesure divine."
L'un des intervenants apprendra à l'assistance que l'Emir Abdelkader était l'un des héritiers de la tarîqa al-Qadiria de Sidi Abd al-Qadir al-Jilani, le saint patron de Baghdad, donc naturellement destiné, à l'instar de sa lignée, à l'apprentissage et à la divulgation des sciences islamiques et à la transmission des sciences ésotériques de la Tradition islamique : le taçawwuf. Cependant que la Providence, soulignera un autre conférencier, voulut toutefois que son vœu – à savoir imiter ses pères et se dédier donc au dhikr d'Allah – ne se réalisât que tard dans sa vie. "En effet, Dieu l'avait choisi pour une mission tout aussi noble et importante, à savoir la défense des droits des musulmans. Ainsi devait-il d'abord combattre, connaître les joies de la victoire, la défaite, la trahison, la gloire et enfin l'exil avant d'aboutir à ce à quoi il était naturellement prédisposé, à savoir le tassawwuf."
Au cours de sa quête spirituelle intervenue dès sa jeunesse, l'Emir a entrepris son voyage initiatique grâce à l'enseignement dispensé par plusieurs maîtres représentant le plus souvent des voies aussi respectées que celles des Qadirî, Naqshbandi et Mawlawi. Un parcours que ne manquera pas de couronner, alors qu'il se trouvait à La Mecque à l'âge de 55 ans, cheikh Mohammed Ibn Messaoud al-Fassi, l'une des figures emblématiques de la confrérie Darqawiyya, qui lui ouvrit la voie majestueuse d'Ibn Arabi. A ce propos, l’un des intervenants s'évertuera, tout au long de son intervention, à démontrer qu'il arrive parfois dans le soufisme qu'un faqîr (celui qui chemine vers Dieu) entre en contact avec un maître décédé. C'est le cas, soulignera-t-il, de Abdelkader avec cheikh Mohieddine Ibn Arabi et de cheikh al-Akbar lui-même avec Sidi Boumediène ech-Chouaïb, de son vivant et après sa mort. Ce genre de relation, soulignera la même source, n'est toutefois pas le fait du hasard. Bien au contraire, il est le résultat d'un ordre préétabli, d'une Volonté divine (amr ilâhi) et procède également d'un amour profond, d'une admiration sans bornes ainsi que d'une parfaite connaissance de la station et du rang spirituels qu'occupe Le Maître.
Avec Jallâl ud-Dîn Rûmi, il est aisé de dire que tout itinéraire spirituel commence par l'appel que Dieu adresse à l'âme pour la tirer du sommeil de l'insouciance et de l'oubli. Quand l'aspirant sincère perçoit en lui-même les premiers effets de cette attirance divine qui consiste à éprouver du plaisir chaque fois qu'il pense à la glorieuse Réalité suprême, il lui faut faire, souligne avec justesse Jâmi (le prestigieux disciple du grand saint al-Naqshabandi et auteur de Lawâ'ih et de  Nafahât ul-uns), tous les efforts pour accroître et fortifier cette expérience et en même temps bannir tout ce qui est incompatible avec elle.

C’est la ronde vertigineuse des planètes et de  tout ce qui se meut dans la nature
 Il doit savoir, par exemple, insiste la même source – auteur par ailleurs de Layla wa Majnûn – que s'il passait une éternité à œuvrer à cette communion, cela compterait pour rien et il n'aurait pas rempli son devoir comme il aurait fallu.
"Sur le luth de mon âme, l'amour a frappé une corde transmutant tout mon être en amour ;
Les temps illimités n'acquitteraient pas ma dette
De gratitude pour une brève heure d'amour."
 (Jamî,  in Lawâ'ih)   
Dans sa Muqaddima ( Discours sur l'Histoire universelle), Abderrahmane Ibn Khaldoun considère que la voie suivie par les soufis repose sur la pratique stricte de la piété, de la foi exclusive en Dieu, du renoncement aux vanités du monde, aux plaisirs, aux richesses et aux honneurs que recherche le commun des hommes. A l'évidence, il ressort clairement de son analyse historique d'abord que le soufisme ne peut être une "spécialité" détachant la contemplation de l'action. Son but est, au contraire, de prendre une conscience plus profonde de l'unité divine et d'harmoniser davantage la volonté humaine avec la volonté divine. Ce qui fait dire à Roger Garaudy : "L'homme, tiraillé par ses convoitises et par les sollicitations extérieures, est constamment menacé de se disperser dans le multiple. Le soufisme inverse ce mouvement. La conquête de cette unité, le centre de soi, est la condition première de l'activité la plus intense et la plus vivifiante dans la communauté. Il n'appelle pas à se retirer du monde : il conduit au détachement intérieur qui seul permet l'action véritable; celle qu'on accomplit non pas en fonction de nos visées égoïstes, de nos jouissances ou de nos ambitions, mais en fonction du Tout."  
"Bien-aimé, allons vers l'union...
"Allons la main dans la main,
Entrons en la présence de la Vérité,  
Qu'elle soit notre juge et imprime son sceau
Sur Notre union à jamais."
 (Mohieddine Ibn Arabi)
De la vie mystique et du rapport du soufisme à l’expression artistique et culturelle, il en a été beaucoup question lors de ce colloque organisé à l'initiative de l’association Nadi Hillal et-Thaqafi de Mostaganem. C’est donc en tant que moyen de connaissance illuminative, parce que de "reconnaissance" au sens platonicien, que se justifie, de l’avis même de Eva de  Vitray-Meyerovitch citée par le président d’al-Andaloussia d’Alger, le concert spirituel : "Le but doit toujours être non pas le délice d’écouter de suaves mélodies, mais de saisir une allusion divine, comme le dit si bien Hallâj ; la musique est éveil de l’âme, elle abolit la durée car elle la fait se souvenir." (inAnthologie du soufisme, Editions Sindbad). C’est ainsi que Abou Othman al-Hiri note que les influences du monde invisible, audibles aussi bien que visibles, produisent un effet puissant sur le cœur quand elles sont en harmonie avec lui, c'est-à-dire quand le cœur est pur (cf.  Aflâkî, Manâqib ul-‘Arifîn, traduction française de C. Huart, tome 2, pages 151-152).
Dans le même ordre d’idées, Eva de Vitray Meyerovitch n’est pas loin de penser que le samaâ’ est un véritable office liturgique, participation mystique et mise au diapason d’un cosmos sacralisé où toutes choses célèbrent les louanges de Dieu : "Et lorsque dans la danse des mawlavî, les derviches, au son de la flûte de roseau  (le ney) s’élancent en tourbillonnant, c’est la ronde vertigineuse des planètes, de même que tout ce qui se meut dans la nature, qu’ils veulent symboliser. Le maître de leur confrérie voyait l’univers tout entier s’associer à leur joie triomphale."

La mosquée est le point de convergence de toutes les créations artistiques
La terre entière est une mosquée, enseignait le Prophète Sidna Mohammed (QSSSL), et le poète en découvre la liturgie cosmique, souligne Roger Garaudy. Sans doute inspiré par les écrits de Jalâl ud-Dîn Rûmî évoquant ,par le tourbillonnement de la danse des derviches tourneurs, la giration cosmique des planètes : "Je vois… les eaux qui jaillissent de leurs sources…
"Les branches des arbres qui dansent comme des pénitents,
Les feuilles qui battent des mains comme des ménestrels."
C’est Roger Garaudy qui soulignait qu’en islam, tous les arts mènent à la mosquée et la mosquée à la prière : "La mosquée, prière de pierre, centre de rayonnement de toutes les activités de la communauté musulmane, est le point de convergence de tous les arts." (inPromesses de l’Islam, Editions du Seuil, page 120).
Pour le président de l’Association al-Andaloussia, le rôle joué par la mosquée algéroise tant malékite que hanéfite était loin d’être le fruit d’une quelconque hérésie. Il était, bien au contraire, le reflet lumineux d’une religion où la tolérance et le respect de l’autre étaient loin d’être de vains mots. L’école soufie algéroise était des plus florissantes et renfermait des personnalités dont la renommée dépassait les frontières nationales. Cette ouverture d’esprit et sur l’autre contribua à faire voler en éclats les faux-fuyants et à faire de la musique instrumentale, pourtant diabolisée par les faux dévots, un auxiliaire de la vie spirituelle, comme le fera remarquer Omar Métioui, musicien, chercheur et directeur artistique de l’ensemble Shushtari de musique samaâ du Maroc.
Eva de Vitray-Meyerovitch avait raison d’écrire : "Quant à la voix, on sait le rôle immense de la psalmodie qui constitue une véritable science, le tajwîd, obéissant à des règles précises. Au-delà de l’art ou de la technique elle a pour but de transformer l’homme tout entier en un instrument de musique, témoignant de la foi en l’Unique. Elle est aussi, comme le samaâ, un chemin menant vers Dieu."(in La Musique et l’Islam par Eva de Vitray_Meyerovitch, dans Axes, décembre 1973-janvier 1974.)
Comme pour mieux insister sur cette parfaite symbiose qui irrigue le rapport de la musique à la religion, les mêmes sources, rejointes en cela par Hichem Zoheïr Achi (Algérie) et Oumar Sankaré (Sénégal) mettent expressément l’accent sur le fait que les soufis semblent utiliser indifféremment des termes ressortissant au domaine de la psychologie et à celui de la muse dont il est grandement question ici : "En vertu d’une conception du monde fondée sur les correspondances entre macrocosme et microcosme, le vocabulaire musical va être utilisé à différents niveaux, le même terme – le maqâm, par exemple – désignant tantôt un état ou degré de l’être, tantôt un développement mélodique. De même que l’on parle d’échelle musicale, les penseurs musulmans auront constamment recours à cette même image pour figurer l’ascension de tout le créé."
Il en est de même pour le grand philosophe Mohamed Iqbal dont le recours spontané au même symbolisme musical est légendaire :"La Réalité est donc essentiellement esprit. Mais bien entendu, il existe des degrés dans l’esprit. A travers la gamme tout entière de l’Être s’élève la note du Je qui s’élève peu à peu jusqu’à ce qu’elle atteigne sa perfection dans l’homme."
Pour le musicologue tunisien Mahmoud Guettat, certes absent mais ô combien présent à travers son message, les confréries ont rendu un très grand service à l’art musical maghrébin tout en lui conservant son authenticité, une impulsion incomparable. Leur répertoire très vaste est inspiré par les mêmes tubû, les mêmes formules mélodiques et rythmiques et parfois les mêmes paroles que le répertoire des noubas profanes dans leur forme la plus fidèle : "Leurs poèmes lyrico-mystiques composés à la gloire de Dieu, du Prophète (QSSSL), voire du patron de la confrérie, peuvent également, dans leur sens ordinaire, évoquer l’amour profane." Certains de ces poèmes panégyriques, comme Al-Hamziyya e al-Burd du célèbre soufi al-Bûçiri (1213-1235) avaient atteint une renommée remarquable dans le monde islamique. "Se contentant de la voix, certaines confréries n’utilisent aucun instrument, d’autres tolèrent les instruments à percussion seuls ou accompagnés par le ney. Mais il existe des confréries qui intègrent à leurs chants tous les instruments."


15 octobre 2013

Islam et oecuménisme



L'oecuménisme n'a jamais été proclamé avec autant d'ouverture et
de force que par les grands mystiques de l'Islam.
Al-Hallaj (858-922), dont Massignon a révélé en Occident le
message, écrivait dans son Diwan :
J’ai médité sur les diverses religions, en m'efforçant de les
comprendre, et j'ai trouvé qu'elles relèvent d'un principe unique
à  ramifications nombreuses. Ne demande donc pas à un
homme d'adopter telle religion , car cela l’écarterait du principe
fondamental; c'est ce principe lui-même qui doit venir le
chercher.
Al-Ghazali écrit dans son livre Erreur et Délivrance :
Je voyais bien que les enfants chrétiens ne grandissaient que
dans le christianisme, les jeunes juifs que dans le judaïsme, et
les petits musulmans que dans l'Islam . Et j'avais entendu ce
« hadith » du prophète : " Tout homme naît dans la nature
pure. Ce sont ses parents qui font de lui un juif, un chrétien ou
un mazdéen "14.
Ibn Arabi (1165-1240), le « cheikh el-Akbar », c'est-à-dire le
« maître le plus grand », écrit, dans sa Sagesse des prophètes15 :
Mon coeur est devenu capable de toutes les formes : il est
pâturage pour les gazelles et couvent pour le moine. Temple
pour les idoles et ka'aba pour le pèlerin. Il est les tables de la
Thora et le livre du Coran .
Roumi, le grand poète mystique persan du 13e siècle, fait cette
profession de foi :
Je ne suis ni chrétien, ni juif, ni parsi, ni musulman. Je ne
suis ni d'Orient ni d'Occident. Ma place est ce qui est sans
place. Ma trace est ce qui est sans trace [ . . . ] J'ai écarté la
dualité. J’ai vu que les deux mondes ne font qu'un . Je cherche
l'Un , je connais l'Un , je vois l'Un , j'invoque l'Un . Il est le
Principe . Il est la fin . Il est l'extérieur. Il est l'intérieur.
Tels sont les pionniers et les maîtres du dialogue des civilisations et
de la foi. Non par éclectisme mais par besoin de plénitude. Unir sans
confondre, distinguer sans opposer. C'est la voie royale de la
fécondation réciproque et de l'enrichissement mutuel.
[…]

Roger Garaudy, Appel aux vivants, 1979, Seuil éditeur, pages 206-207