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25 juillet 2022

"Le principe Transcendance", suite. 6 – Les caravanes de l’amour.

Par Alain RAYNAUD . ©Alain Raynaud 2021 . Tous droits réservés. M'écrire (formulaire colonne de gauche) pour reprise éventuelle. 

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6 – Les caravanes de l’amour

«Je crois en la religion de l’amour, où que se dirigent ses caravanes, car l’amour est ma religion et ma foi». Ibn’Arabi

 

Dans «Eloge de l’amour», Alain Badiou rappelle que, dans sa «République de Platon», il fait dire à ce dernier : «Qui ne commence pas par l’amour ne saura jamais ce que c’est que la philosophie». Badiou fait référence à l’amour en tant qu’attirance, sentimentale et physique, entre deux personnes. Pour Platon pourtant l’amour est d’abord aspiration à l’Idée, à l’Absolu, absolu bien ou absolue beauté. Mais les deux penseurs en font l’indispensable de la philosophie, soit dans le langage d’Alain Badiou une «procédure de vérité», procédure qui a à voir non avec l’Un, mais avec la différence puisque c’est une construction entre deux personnes. Cette inscription dans le monde à partir de la différence fonde l’universalité de l’amour. Tout amour personnel comporte une part d’universel dont se nourrit la transcendance.

Si la transcendance est, ainsi que nous le pensons avec Garaudy, «non…un attribut de Dieu mais…une dimension de l’homme», alors l’amour humain en est le principal ressort en même temps que la manifestation la plus éclatante : «l’effusion qui assemble, en esprit, deux êtres de chair, écrit Georges Bataille, n’est [pas] moins profonde que celle qui élève le fidèle à Dieu: et peut-être le sens de l’amour divin est-il de nous donner le pressentiment de l’immensité contenue dans l’amour d’un être mortel» . 

Dans «Eloge de l’amour» encore, Alain Badiou décrit ce qu’il y a de transcendance dans l’amour humain : «C’est dans l’amour que le sujet va au-delà de lui-même, au-delà du narcissisme. Dans le sexe, vous êtes au bout du compte en rapport avec vous-même dans la médiation de l’autre. L’autre vous sert pour découvrir le réel de la jouissance. Dans l’amour, en revanche, la médiation de l’autre vaut pour elle-même… Vous partez à l’assaut de l’autre, afin de le faire exister avec vous, tel qu’il est. Il s’agit d’une conception beaucoup plus profonde que la conception selon laquelle l’amour ne serait qu’une peinture imaginaire sur le réel du sexe». 

Amour humain, amour de l’humanité, amour de Dieu, tous sont reconnaissance, assomption de l’Autre, que cet «autre» soit individuel, communautaire, générique ou divin. Tous, par l’accès qu’il m’y est donné de l’autre et par l’accès que l’autre y obtient de moi, me servent de médiateurs vers le même universel transcendant. Celui qu’une force interne presse à se dépasser, qui se transcende, par un choix non imposé, dans l’amour humain comme dans les autres formes d’amour, ne poursuit pas un objectif individualiste mais initie son geste pour «l’autre», apportant ainsi sa pierre à l’édifice humain, «ultra-humain» de Teilhard  ou «homme nouveau» des communistes, qui ne sont rien d’autre que l’épanouissement de la condition  humaine, unique objet et unique terrain de transcendance.

Quelle que soit sa forme et sa destination – de même que l’engagement politique, la foi et l’expression artistique -, l’amour est indissolublement en rapport avec la transcendance en tant que manifestation, facteur et effet de celle-ci, en tant qu’évènement et fidélité à cet évènement.

*

10 mars 2021

Le principe Transcendance (1), par Alain Raynaud

© Alain Raynaud, 2021. Dépôt légal février 2021. Tous droits réservés. Reproduction interdite

 1- Changer le monde, changer de monde

«Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières De l'illimité et de l'avenir Pitié pour nos erreurs pitié pour nos péchés». Apollinaire

Toute ma vie, j’ai voulu contribuer à changer le monde par référence à des parents militants et en m’appuyant sur Marx. Je pense aujourd’hui, après avoir découvert en 1968 Roger Garaudy puis plus tard Teilhard de Chardin, qu’il a manqué au marxisme d’hier, et qu’il manque au marxisme d’aujourd’hui, un principe de transcendance. Ce principe est simplement l’attrait d’un «plus grand que soi», qu’il trouve sa source dans un au-delà du monde présent, dans une espérance ou dans une intention. Je sais aujourd’hui que ce principe était déjà présent dans l’œuvre de Marx et que seuls la dureté des temps, la dictature du matérialisme vulgaire, bourgeois, et souvent l’étroitesse d’esprit de chefs petits ou grands, ont empêché que ce principe soit vu, compris, et mis en pratique. Bien qu’il l’ait été parfois : que des ouvriers soviétiques réalisent de leurs mains une idée, le communisme, en édifiant un barrage sur la Volga, ou que des ouvriers chrétiens jettent vers leur dieu les flèches de la cathédrale de Chartres, qu’est-ce d’autre ici et là que la manifestation d’un même principe, le principe Transcendance.

 *

Georges Bataille fait remarquer dans «Théorie de la religion» : «Une philosophie n’est jamais une maison mais un chantier». Ce parcours ne présente aucune philosophie nouvelle mais un essai de description personnelle du chantier des hommes guidés par la transcendance, transcendance qui revêt diverses formes et pousse à des efforts et à des sacrifices, individuels et collectifs. Dans «Pour et contre Marx», Edgar Morin décrit son idéal d’homme : «Toujours en formation. Il s’obstine à chercher l’au-delà». La quête d’un au delà de ce monde, d’un plus grand que soi, nous aide à vivre, à vivre en tant que personne individuelle et en tant qu’appartenant à l’humanité. Mais, quand nous cherchons un au-delà, voulons nous changer des choses dans le monde tel qu’il est ou changer de monde ? Le panorama projeté permettra d’observer ce besoin, cet impératif, ses limites, ses modalités d’accomplissement. Ce panorama ne s’ouvre pas sur Dieu car celui-ci, ainsi que le note Teilhard, n’est pas «un grand propriétaire administrant ses terres». Surtout, inconnaissable par définition, il n’est qu’une possibilité de transcendance parmi d’autres, possibilité à laquelle il faut faire place mais en ne refusant jamais la lumière à celles et ceux qui ne la nomment pas «Dieu» : les immanents aussi ont leur transcendance. Il ne s’agit pas d’imposer un principe de résignation ou de soumission, mais d’explorer les diverses facettes d’un principe d’émancipation, d’épanouissement, indissolublement personnel et collectif. Notre époque connaît depuis le dernier quart du XXe siècle un développement des intégrismes, notamment religieux. L’esprit de cet essai, tendu vers la découverte et la description d’une transcendance à visage humain, est aussi de fournir des armes contre ces formes nihilistes de la transcendance. «Il faut bien qu’il y ait dans la conscience elle-même un principe de liberté et d’union», disait Jaurès. Nous proposerons des directions différentes pour que chacun trouve ce principe. Pour en tirer une éthique, nous en dresserons une topographie élémentaire, historique puis thématique. Avec la pandémie de la Covid-19 qui a bouleversé la vie privée et publique des terriens au cours de l’année 2020, les questions du but de la vie et de l’organisation collective propre à atteindre ce but se trouvent plus que jamais posées à la conscience de chacun. Mais les forces qui empêchent de les poser sont toujours-là, aussi fortes qu’avant, et elles font tout pour instrumentaliser la crise sanitaire de façon à obtenir des individus et des sociétés tout entières le consentement aux dérives libérales, autoritaires et productivistes. La santé est utilisée à la fois comme une puissante imprécation - vous risquez votre vie si vous n’obéissez pas ! - et un opium des peuples. Chercher le plus grand que soi, faire jouer le principe Transcendance, est de plus en plus difficile, mais pour les mêmes raisons de plus en plus nécessaire.

 *

D’hier ou d’aujourd’hui, des idées réductionnistes (monismes, dualismes,  littéralismes, intégrismes, complotismes, etc.) ramènent la diversité du monde à une abusive simplification, et, ignorant les nuances, toute contradiction à celle du noir contre le blanc. Cet essai, sans conclusion, tente de définir et de défendre, contre ces idées guerrières, l’unité évolutive complexe de chaque homme, son humanisation, menacée par les dérives, le désordre, le risque d’implosion, l’entropie (pour employer un mot savant) des formations économiques et sociales, et le repli sur soi consécutif des individus et des collectifs. Cette unité peut être sauvée par un mouvement de dépassement, de transcendance, vers un possible dont Marx et Teilhard de Chardin, avec d’autres, sont au nombre des prophètes. De ces prophètes nous brossons un panorama personnel, non universitaire, présentant une interprétation compréhensible de leurs œuvres, qui puisse être justement utile à cette unité de l’homme, à l’émancipation de chacun et à l’épanouissement de tous

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A SUIVRE EN AVRIL 

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02 avril 2019

Le nouveau communisme d'Alain Badiou

Le dernier ouvrage d'Alain Badiou sur "les migrants", court mais une belle gifle à bien des idées reçues et l'ouverture d'une espérance contemporaine.



15 février 2019

Introduction...à Alain Badiou

Récemment invité par une association amie à introduire une conférence d'Alain Badiou sur le thème de "la jeunesse", conférence qui fut finalement annulée pour des raisons personnelles du conférencier, j'avais écrit m'adressant au philosophe-militant, très éloigné théoriquement de Roger Garaudy, un petit texte dont je n'hésite pas à dire qu'il était une sorte d'hommage, texte que je vous fait aujourd'hui partager. Car les gens qui pensent librement méritent de se rencontrer par-delà les aléas du temps et de la philosophie de comptoir.
Bonjour Alain Badiou, vous avez été à plusieurs reprises l’invité des Amis du Temps des Cerises puis des Amis de l’Humanité, associations partenaires, toutes deux créées et animées par André Bellerose. Aujourd’hui, c’est en tant que membre de ces deux associations et comme lecteur bienveillant et critique, que j’ai l’agréable devoir de vous introduire. Je dis « de vous introduire » parce que, n’étant ni philosophe ni journaliste,  vous présenter en deux minutes sans aligner les banalités serait parfaitement superficiel et au fond sans intérêt.
 Pour lever un coin du voile nommé Badiou, je convoquerai donc plutôt quelques-unes de vos fréquentations personnelles les plus célèbres, car ne dit-on pas « dis moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es » ?

Et d’abord, ce qui en dit aussi beaucoup, qui ne fréquentez-vous pas ?
Vous ne fréquentez pas les salons à la mode que sont les plateaux des grandes chaînes de télévision, d’autant qu’en sont désormais écartés les rares animateurs frondeurs. Vous n’êtes pas non plus dans les arcanes des pouvoirs, à la recherche des faveurs qu’ils accordent aux courtisans. Vous ne fréquentez pas ces « nouveaux » philosophes et moralistes qui, à longueur de livres prétendument « grand public » et de chroniques écrites, radiophoniques ou télévisuelles, nous prônent l’obéissance à l’autorité de fait, autorité qui au bout du compte est celle de la domination mondiale du capital et de sa traduction politique: la démocratie de marché. Non, ceux-ci vous ne les fréquentez pas.
Arrivent maintenant quelques uns de vos amis, ou de vos maîtres, parfois même adversaires respectables mais que vous aimez tous, ainsi que vous le proclamez dans votre « Petit Panthéon portatif ». De Lacan à Derrida, de Sartre à Foucault, d’Althusser à Deleuze, de Lacoue-Labarthe à Natacha Michel, ils vous ont préservé de ce que vous nommez les « potions qu’on veut nous faire avaler ». Potions dont, en héritier fidèle, vous contribuez à votre tour à nous préserver aujourd’hui.

Derrière ces penseurs, j’aperçois des visages  mondialement connus: Mao, Marx, Platon, par exemple, trois communistes, mais aucun réductible aux deux autres, et vous-même irréductible aux trois. C’est que l’idée communiste, vous vous colletez avec…depuis toujours peut-être. Sans remonter à  Mai 68 – ce que vous faîtes pourtant dans ce récent petit livre « On a raison de se révolter » - sans remonter donc à cette période, vous interrogez depuis longtemps le communisme tel qu’il fût dans le but d’inventer le communisme tel qu’il sera. En tout cas vous y apportez votre contribution. Non en prophète évidemment, mais en militant.
Au milieu des années 80, bien avant donc cet « Eloge de la politique » paru en 2017, vous écriviez : « Le marxisme achève sa première existence…Nous devons refaire le Manifeste ». Pas refaire un texte - encore que ! - mais rebâtir une politique populaire. Pas revenir aux anciennes formules, mais en faire vivre de nouvelles. Et toujours, pas seulement interpréter le monde - pour reprendre la formule de Marx - mais le changer.

Fidélité à une visée émancipatrice, c’est la vraie politique. Et, pour chacun et chacune d’entre nous, et surtout pour la jeunesse, c’est « La vraie vie » comme l’indique votre ouvrage. La vraie vie qui ne va pas « de soi » et exige apprentissage et prise de risques.
Vous avez fait un « Eloge des mathématiques » dont je ne vous tiens pas rigueur, un « Eloge du Théâtre » (vous êtes aussi un auteur de théâtre), puis un « Eloge de l’amour » et cet « Eloge de la politique » écrit avec Aude Lancelin, nous espérons donc de vous aujourd’hui un « Eloge de la jeunesse ». De la jeunesse qui, plus que de toute autre chose, a besoin, dans les brouillards du temps présent,  de découvrir des chemins vers la vérité. Lui proposer ces chemins, n’est-ce pas la tâche principale, sinon unique, du philosophe en lutte contre les nouveaux sophistes ?

Car la jeunesse doit être la première de nos préoccupations.
J'enfonce, apparemment du moins, une porte ouverte, mais en compagnie du Président Mao, excusez du peu !,  à qui j’emprunte ma conclusion : « Vous les jeunes, vous êtes dynamiques, en plein épanouissement, comme le soleil à huit ou neuf heures du matin. C’est en vous que réside l’espoir ».


 Alain Raynaud
© Droits réservés. Reproduction autorisée avec mention de l'auteur et lien 


02 mai 2017

Des chiffres fondamentaux...



Il y a […] des chiffres fondamentaux, qu'il faut que tout le monde connaisse, qu'il faut que tout le monde ait dans sa poche, des chiffres qui sous-tendent ce qu'il faut bien appeler une logique de classe, extrêmement stricte, extrêmement tranchée, et qui est telle qu'elle rend stupide ou impraticable la norme démocratique, même la plus formelle. À un certain degré d'inégalité, parler de démocratie ou de norme démocratique n'a plus aucun sens.

Je rappelle ces chiffres :
1 % de la population mondiale possède 46 % des ressources disponibles. 1 %-46 % : c'est presque la moitié.
10 % de la population mondiale possède 86 % des ressources disponibles.
50 % de la population mondiale ne possède rien.

Ainsi, la description objective de cette affaire, en matière de population, en matière de masse, signifie que nous avons une oligarchie planétaire qui représente à peu près 10 % de la population. Cette oligarchie détient, je le répète, 86 % des ressources disponibles. 10 % de la population, ça correspond peu près à ce qu'était la noblesse dans l'Ancien Régime. C'est à peu près du même ordre.
Notre monde restitue, reconfigure, une situation oligarchique qu'il a traversée et connue il y a longtemps et à laquelle, sous d'autres formes et sous d'autres aspects, il revient.

Nous avons donc une oligarchie de 10 %, et puis nous avons une masse démunie d'à peu près la moitié de la population mondiale : c'est la masse de la population démunie, la masse africaine, asiatique dans son écrasante majorité. Le total représente à peu près 60 %. Et il reste 40 %. Ces 40 %, c'est la classe moyenne. La classe moyenne qui se partage, péniblement, 14 % des ressources mondiales.

C'est une vision structurée assez significative : on a une masse de démunis qui fait la moitié de la population mondiale, on a une oligarchie nobiliaire, si je puis dire, du point de vue de son nombre. Et puis on a la classe moyenne, pilier de la démocratie, qui, représentant 40 % de la population, se partage 14 % des ressources mondiales.

Cette classe moyenne est principalement concentrée dans les pays dits avancés. C'est donc une classe largement occidentale. Elle est le support de masse du pouvoir local démocratique, du pouvoir parlementarisé. Je pense qu'on peut avancer, sans vouloir insulter son existence ,[…] qu'un but très important de ce groupe, qui quand même n'a accès qu'à une assez faible partie des ressources mondiales, un petit 14%, c'est de n'être pas renvoyé, identifié, à l'immense masse des démunis. Ce qui se comprend fort bien.


Alain Badiou
Notre mal vient de plus loin
Penser les tueries du 13 novembre
Fayard pages 30 à 32

L'intégralite de cette conférence d'Alain Badiou peut être lue ici: http://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/alain-badiou-penser-les-meurtres-de-masse-du-13-novembre-version-texte

03 novembre 2016

Badiou, la modernité et le marxisme. Conseil de lecture


Alain
Alain Badiou, Qu'est-ce que j'entends par marxisme ?, collection Les propédeutiques, les Éditions sociales, Paris, octobre 2016, 125 × 190 mm, 96 pages, 8 €.
ISBN :  978-2-35367-029-1 (

À la mi-avril, Alain Badiou, à l’invitation des étudiants de l'ENS de la rue d'Ulm organisateurs du séminaire "Lectures de Marx", prononça une conférence sur le thème "Qu'est-ce que le marxisme ?" qui fut suivi d'un débat avec le nombreux public présent.

C'est cette conférence, réécrite pour le livre, que nous publions.

En peu de pages, Badiou partant de sa relation au marxisme, décortique ce que sont pour lui les sources, les développements et les avatars du marxisme. Il esquisse ainsi un replacement de toute une série de concepts marxiens, centrant son analyse sur la lutte des classes et le discernement des intérêts des classes sociales. Il en sort une définition du marxisme comme "pensée de la transformation du discernement en action". Il évite ainsi beaucoup des écueils liés aux définitions univoques du marxisme, soit comme science, soit comme politique. Il donne ainsi une définition qui lie étroitement le savoir, la discussion et sa nécessité, à l'action politique.

Et en même temps, il pose la question de la modernité, montrant comment le capitalisme a gagné (pour l'instant) la bataille qui se joue là. En rapprochant marxisme et freudisme à cette occasion, il ouvre une perspective d'explication du passage de ces deux "pensées" du XIXe siècle dans le camp de la tradition, de l'obsolète, du vieux en montrant que l'un et l'autre se sont en quelque sorte usés, émoussés, l'un dans l'État (soviétique), l'autre dans l'institution psychiatrique.







05 septembre 2016

Démocratie représentative ? Représentative de quoi ?



Marx remarquait, dès les débuts de la
démocratie représentative en Europe, qu'en
vérité les gouvernements ainsi désignés par le
suffrage n'étaient que des fondés de pouvoir
du Capital. Ils l'étaient pourtant bien moins
qu'aujourd'hui ! C'est que si la démocratie est
représentation, elle l'est d'abord du système
général qui en porte les formes. Autrement dit :
la démocratie électorale n'est représentative
qu'autant qu'elle est d'abord représentation
consensuelle du capitalisme, renommé
aujourd'hui « économie de marché ». Telle
est sa corruption de principe, et ce n'est pas
pour rien qu'à une telle « démocratie », Marx,
ce penseur humaniste, ce philosophe des
Lumières, pensait ne pouvoir opposer qu'une
dictature transitoire, qu'il appelait la dictature
du prolétariat. Le mot était fort, mais il
éclairait les chicanes de la dialectique entre
représentation et corruption.
Au vrai, c'est la définition de la démocratie
qui pose problème. Tant qu'on sera persuadé,
comme les thermidoriens et leurs descendants
libéraux, qu'elle réside dans le libre jeu des intérêts
de groupes ou d'individus déterminés, on
la verra s'abîmer, lentement ou promptement
selon les époques, dans une corruption sans
espoir. C'est que la démocratie véritable, s'il
faut conserver, ce que je crois1 1, ce concept, est
tout autre chose. Elle est l'égalité devant l'Idée,
devant l'Idée politique. Par exemple, pendant
longtemps, l'Idée révolutionnaire, ou communiste.
C'est la ruine de cette Idée qui identifie la
« démocratie » à la corruption générale.
L'ennemi de la démocratie n'a été le
despotisme du parti unique (le mal nommé
« totalitarisme ») qu'autant que ce despotisme
accomplissait la fin d'une première séquence
de l'Idée communiste. La seule vraie question
est d'ouvrir une deuxième séquence de
cette Idée, qui la fera prévaloir sur le jeu des
intérêts par d'autres moyens que le terrorisme
bureaucratique. Une nouvelle définition, et
une nouvelle pratique, en somme, de ce qui
fut nommé « dictature » (du prolétariat). 

Alain Badiou, "De quoi Sarkozy est-il le nom ?"
Nouvelles Editions Lignes, 2007, pages 122-123

15 février 2016

Alain Badiou et d'où vient le mal de notre monde...

Notre mal vient de plus loin

Dans ce court essai, Alain Badiou revient sur les tueries perpétrées le 13 novembre à Paris et propose d’élucider ce qui est arrivé.
Qui sont les agents de ce crime de masse ? Et comment qualifier leur action ?
Où en est notre monde, du point de vue de ce qui a été ainsi mis en place insidieusement, puis avec acharnement depuis un peu plus de trente ans ?
Ce dont nous souffrons, c’est de l’absence à échelle mondiale d’une politique disjointe du capitalisme hégémonique. Tant qu’une proposition stratégique autre ne sera pas faite, le monde restera dans une désorientation essentielle. C’est un travail pour tous que d’essayer de faire que l’histoire de l’humanité change de direction et s’arrache au malheur opaque où en ce moment elle s’enfonce.
 
 

24 août 2015

"La tâche de la philosophie est de dévoiler la vérité et de veiller à l’intégrité de l’homme"


Alain Badiou à propos de la question juive et de l’Etat d’Israël

 

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Se retrouver dans un colloque, c’est être convoqué pour écouter des professeurs et des chercheurs maîtrisant les sujets qu’ils se proposent de traiter. Mais à côté d’eux se dissimulent parfois certains qui préfèrent détourner les auditeurs en se dissimulant derrière les compétences et la rigueur dont ils sont censés être détenteurs.
C’est précisément ce que j’ai pu constater lors du colloque des 31 mai et 1er juin 2007 sur la sociologie historique de l’antisémitisme culturel. Il suffit apparemment d’être protégé par un poste dans l’enseignement supérieur et attaché à un groupe de pouvoir pour se mettre, hélas !, à parler de mauvaise foi devant les étudiants, les professeurs et les invités, en se targuant d’une profonde connaissance philosophique qu’on n’a visiblement pas.
Ce genre de personne va jusqu’à contester des ouvrages comme Circonstances 3. La question du mot « juif » d’Alain Badiou, et à attaquer cette publication avec des accusations ad hominem, tout cela pour semer l’équivoque et désorienter l’esprit des gens à propos d’une pensée et d’une œuvre profondément critiques et vigoureuses par leurs positions philosophiques et politiques.
Cela constitue une offense pour ceux qui consacrent leur vie à l’étude de ce que l’on appelle la Philosophie. Je ne dis ici rien de bien nouveau : rappelons-nous que, depuis les sophistes, la persuasion est inscrite comme pensée et fait son travail dans les esprits de l’époque. Dans la France d’aujourd’hui, cela vient nous confirmer que la recherche de la vérité et l’orientation pour l’existence de la philosophie continuent d’être attaquées. 
Il est pénible que ces nouveaux sophistes entreprennent de dénaturer les propos tenus dans ce livre par Alain Badiou à propos de la question juive et de l’Etat d’Israël, de trahir l’esprit même du livre. Cette manière de décortiquer, d’adopter les mœurs d’un petit journaliste sélectionnant à sa convenance les parties d’un texte de manière à bâillonner et dénigrer les positions personnelles de Badiou sur tous ces points témoigne d’une violence systématique contre l’esprit du livre, violence qui laisse bien voir qu’il ne s’agit pas alors de rebondir sur la pensée de l’auteur mais bien de semer la confusion pour faire ensuite passer un message de haine et de rancune sur les questions qui tiennent à cœur aux juifs et à l’humanité entière.
Je ne prétends pas faire ici une étude détaillée du livre de Badiou mais simplement présenter ses fondements et, par là, relever l’importance de son œuvre dans un temps où l’esprit d’extrême-droite vise à effacer l’esprit de 68, et même celui des Lumières, en vue d’encourager les guerres, de ravager les droits des plus faibles et des plus démunis, et tout ceci en promouvant ces médias et ces pseudo-intellectuels qui travaillent à l’anéantissement de notre planète, des peuples et de leurs cultures.
Je parlerai donc des trois aspects qui me semblent à considérer dans ce recueil :
  1. L’engagement et la responsabilité politique de Badiou dans cette affaire.
  2. La pertinence et l’organisation des textes philosophiques et artistiques pour élucider la problématique.
  3. La position philosophique d’Alain Badiou en relation au corpus de la pensée.
Badiou est très clair quand il indique que l’unité de son recueil tient à un point limite qui unifie l’universalisme en surmontant toute injonction à la sacralisation des noms communautaires, religieux ou nationaux. Ainsi, dès le début, il annonce une voie pour que le ressentiment du peuple juif ne le fasse pas cheminer vers la guerre. Loin de nier la souffrance et les morts pendant l’extermination nazie, il critique le ressentiment et la haine qui font en sorte que de nouvelles méthodes encourageant la destruction de la Palestine se mettent en place. Sa position personnelle n’admet pas qu’au nom des victimes de l’holocauste perpétré par l’Allemagne nazie s’instaurent un impérialisme et un colonialisme de l’Etat israélien qui permettraient d’accepter et faciliter les crimes contre les Palestiniens : « J’affirme qu’à mes yeux, la politique de conquête, de liquidation physique des Palestiniens, de massacre de lycéens arabes, de maisons dynamitées, de tortures, que mène aujourd’hui l’Etat d’Israël, est la plus grave menace qui puise peser sur le nom des juifs »[1].
Sa critique tout au long du texte laisse voir qu’il est contre le militarisme, l’invasion et le massacre sous prétexte de l’identification d’un peuple qui comme victime pourrait légitimer les pires atrocités. Il ne s’agit pas pour lui d’encourager la vengeance mais une possible réconciliation des juifs avec leur passé et avec les Palestiniens.
La question dans ce livre n’est donc pas de nier l’identité juive, loin de là, ni non plus l’extermination du peuple juif pendant les guerres, mais de comprendre qu’il n’est pas question de continuer à propager la destruction au nom du peuple juif (lequel est répandu dans toute la planète).
Justement son orientation philo-politique se retrouve dans des textes où l’art met en œuvre sa puissance, par exemple celle d’agir sur l’imaginaire, comme une forme de thérapie contre le ressentiment que l’extermination a pu laisser. Ce qui est tout à fait intéressant dans le propos de sa pensée, c’est de mettre en place un nouveau sens de la question de l’Etat juif en montrant la tâche de l’imaginaire sur la subjectivité et les consciences. Par exemple, en parlant du film de Udi Aloni l’Ange du lieu, il montre l’espoir d’un nouveau brassage entre le peuple juif et le peuple palestinien : « Le film croit en la possibilité de trouver dans la situation quelque chose qui soit pour tous un symbole existentiel de paix […] Ce n’est pas la forme classique que semble imposer la situation : résistance, combat, agression. Comme Udi n’est pas un simple pacifiste, il sait aussi bien que moi qu’une nouvelle conception politique à propos des situations conflictuelles ne se trouve pas du côté de la vieille idée qui consiste à se battre sans trêve pour déboucher sur la victoire finale ou la mort. Il s’agit de trouver un autre chemin. Dans le film nous pouvons voir que l’art, les chanteurs et l’amour sont des déterminations immanentes de la conception réelle d’une transformation politique de lieu. L’écart qui sépare révolte et dieu faible est celui où de nouveaux moyens permettent d’accéder à un nouveau lieu »[2].
L’imagination agit avec la charge affective de l’art et permet de créer un réel où la reconstitution de la subjectivité soit possible. Ce réalisme de l’imagination constitue une nouvelle source de valeurs où l’esthétique et l’éthique sont présentes.
  
Dans le fragment « la destruction des juifs d’Europe et la question du Mal » extrait du livre l’Éthique, essai sur la conscience du mal, la question de l’éthique aborde l’exemple du nazisme contre la reprise sous le nom de « juif » de la terreur et de la violence. La notion de simulacre s’oppose à l’éthique des vérités car le simulacre contient le Mal en brisant un universalisme qui conduit à un nouveau topos de l’éthique au-delà des particularités mesquines. Une opposition à la question du Mal comme stratégie du simulacre convient à la question de favoriser les attaques ou n’importe quelle autre forme de violence. « Le simulacre “révolution national-socialiste” a induit de telles nominations, en particulier “juif”. Mais la subversion du simulacre au regard de l’événement vrai se poursuit dans ces noms. Car l’ennemi d’une vraie fidélité subjective est justement l’ensemble fermé, la substance, la communauté. C’est contre ses inerties qu’on doit faire valoir le tracé hasardeux d’une vérité et de son adresse universelle. »[3]
C’est dans la figure de Saint Paul que Badiou voit la fondation de l’universalisme. Paul fonde l’universalisme en proclamant la vérité « de la fable de la résurrection ». Cela intéresse la direction de la pensée et celle de l’humanité. Pour la pensée car il ne s’agit pas de produire des vérités universelles, mais de les organiser de façon synthétique par son remaniement de façon à produire une nouvelle Vérité, cette fois-ci par la foi. Pour ce qui est de la conséquence éthique pour l’humanité, cet universalisme condense la force du « transcendant » qui nous rassemble fraternellement : « Juif entre les juifs, et fier de l’être, Paul ne veut que rappeler qu’il est absurde de se croire propriétaire de Dieu, et qu’un événement, où il est question du triomphe de la vie sur la mort, quelles que soient les formes communautaires de l’une et de l’autre, active le “pour tous” dont l’Un du monothéisme véritable se soutient. Rappel où, une fois de plus, le Livre sert à la subjectivation : “Il nous a appelés, non seulement d’entre les juifs, mais encore d’entre les païens, selon qu’il le dit dans Osée : ‘J’appellerai mon peuple celui qui n’était pas mon peuple, et bien-aimée celle qui n’était par la bien-aimée’.” (Ro.9,24) »[4].
Ce juif est alors porteur d’un message de rassemblement au delà de n’importe quelle religion qui puisse banaliser le rapport de cohésion entre les peuples avec leurs traditions, leurs cultures et leurs mythologies. Ici l’important n’est pas de parler de Saint Paul, le chrétien, mais de celui qui fonde ce processus de subjectivation où l’universalisme permet de créer l’indivisible reconnaissance d’autrui. La communauté n’est plus isolée, elle triomphe des particularités et des singularités en intégrant les peuples.
La figure de Saint Paul est assez controversée car autoritaire, elle pourrait être interprétée comme celle qui fonde avant tout une forme d’adhésion à un pouvoir. Mais derrière Saint Paul et la fondation de l’Eglise, ce qui est présent c’est l’élargissement du peuple de Dieu qui n’est plus un peuple mais « toutes les nations ». A l’intérieur d’Israël et plus encore à l’intérieur du « mot juif », nombreux sont ceux qui voudraient cette universalisation.
L’œuvre de Badiou est donc porteuse de controverse politique car, en élucidant les portées du mot « juif », le philosophe pousse le présent tétanisé des formes stérilisées de haine, de violence et de ressentiment là où la vie et l’espoir des peuples sont possibles malgré une vague énorme qui cherche à écraser les orientations pour l’existence dans le temps présent.
La critique en philosophie est l’être de son fondement, car la tâche de la philosophie est de dévoiler la vérité et de veiller à l’intégrité de l’homme : l’unique combat qu’à mon avis la pensée doit mener sans jamais céder !
Post-doctorante de philosophie à Paris 8.
Paris, le 4 juin 2007


[1] Alain Badiou. Circonstances, 3. Portées du mot « juif ». Lignes. 2005, p.25.
[2] Ibid., p. 81 et 85 (souligné par l’auteur).
[3] Ibid., p. 41.
[4] Ibid., p. 65 et 66.