13 décembre 2012

Un "miracle" arabe



« Du VIIIe au XIIIe siècle, dit Paul Balta, cette civilisation a été à la pointe de la modernité. Il y a certes eu un «miracle grec» dans l’Antiquité mais il y a eu aussi un «miracle arabe» au Haut Moyen Âge, celui des savants et des penseurs qui ont choisi de rédiger leurs travaux dans cette langue alors qu’ils étaient persans, berbères, andalous, juifs, etc. Ils ont exploré tous les domaines du savoir : astronomie, mathématiques, physique, chimie, médecine, philosophie, géographie, architecture, botanique, histoire. »
Allons prendre connaissance des dires de Paul Balta.


Michel Peyret
12 décembre 2012 


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«La civilisation arabo-musulmane n’a rien inventé» : cette idée reçue remonte à la Renaissance et sera confortée au XIXe siècle...

L'auteur de l'article
Spécialiste du monde arabo-musulman, ancien journaliste au Monde et directeur honoraire du Centre d’études de l’Orient contemporain, Paul Balta réexamine ci-après une idée reçue sur la science arabe.
Son texte est tiré d'un essai publié par les éditions Le Cavalier Bleu en février 2011 : Islam & Coran, idées reçues sur l'histoire, les textes et les pratiques d'un milliard et demi de musulmans (collection Idées Reçues, 272 pages, 18 euros). Il a été écrit en collaboration avec Michel Cuypers et Geneviève Gobillot.

Histoire d’un préjugé

Au XVIe, alors que la civilisation arabo-musulmane est entrée en déclin, l’Europe prend l’ascendant et redécouvre son héritage gréco-romain ; elle doit bien admettre sa dette : la plupart des textes perdus pendant «l’âge des ténèbres» avaient été traduits en arabe par des savants syriens maîtrisant les deux langues ; mais on souligne leur chrétienté plutôt que leur arabité. Il est vrai que les bédouins d’Arabie des débuts de la conquête avaient des poètes mais pas de savants.
Au XIXe siècle, les tenants de la laïcité, dont de grands écrivains comme Ernest Renan et le positiviste Auguste Comte, critiquent l’obscurantisme des religions sur un fond d’antisémitisme ; or les Arabes sont aussi des sémites.
Partageant cette façon de voir, les orientalistes de l’époque minimisent les apports originaux de la civilisation arabo-islamique en expliquant qu’elle n’a été qu’une courroie de transmission de la science grecque et des savoirs indiens et persans.
Ce sont des spécialistes, notamment européens et arabes et le Pakistanais Abdus Salam (1926-1996), premier prix Nobel scientifique (physique, 1979) du monde musulman, qui rétabliront les faits dans la seconde moitié du XXe siècle.
En 1999, le prix Nobel de chimie a été décerné à l’Égyptien Ahmad Zuwail.


Les Arabes à la pointe de la modernité

Du VIIIe au XIIIe siècle, cette civilisation a été à la pointe de la modernité. Il y a certes eu un «miracle grec» dans l’Antiquité mais il y a eu aussi un «miracle arabe» au Haut Moyen Âge, celui des savants et des penseurs qui ont choisi de rédiger leurs travaux dans cette langue alors qu’ils étaient persans, berbères, andalous, juifs, etc. Ils ont exploré tous les domaines du savoir : astronomie, mathématiques, physique, chimie, médecine, philosophie, géographie, architecture, botanique, histoire.
Les Arabes, chrétiens d’abord, puis ceux convertis à l’islam, ont commencé par traduire les textes fondamentaux grecs, persans, indiens. Les conquérants arabes ont assimilé parallèlement les techniques et les savoirs des peuples conquis avant d’innover avec eux, puis seuls.
L’Américain George Sarton (1884-1956) a divisé sa monumentale Introduction à l’histoire des sciences (3 tomes, 1927-1948) en «époques» d’une durée d’un demi-siècle environ et a associé une «figure centrale» à chacune d’elles. Il constate : après les Égyptiens, les Grecs, les Alexandrins, les Romains, les Byzantins, Arabes et Persans viennent, en une succession ininterrompue, de 750 à 1100.
Citons-en quelques uns : Jabîr (vers 800), alchimiste arabe connu en Occident sous le nom de Gerber. Khawarizmi (780-850), inventeur de l’algèbre et des algorithmes. Râzi ou Rhazès (865-925), médecin persan, fondateur du premier hôpital à Bagdad.
Birouni (973-1050), né à Khwarezm, en Asie centrale, astronome, historien, géographe, mathématicien, auteur d’un célèbre Kitâb al-Hind, «Description de l’Inde» (1030). Avicenne (980-1037), né à Boukhara, philosophe, commentateur d’Aristote et médecin dont les traités ont été en usage dans les universités européennes jusqu’au XVIIe siècle. Omar Khayam (1047-1122), poète et mathématicien persan.
Pour sa part, Abdus Salam considère Ibn Haitham ou Al Hazen (965-1039) comme «un des plus grands physiciens de tous les temps» ; il souligne qu’il a formulé les lois de l’optique bien avant Roger Bacon (1212-1294) ainsi que la loi d’inertie qui deviendra la première loi du mouvement chez Newton (1642-1727).
Rappelons aussi que les chiffres arabes, de 1 à 9, que nous utilisons ont été inventés au Maghreb (leur graphie au Proche-Orient est indo-persane) et introduits dans l’Europe chrétienne par le moine Gerbert d’Aurillac lorsqu’il est devenu pape, en 999, sous le nom de Sylvestre II ; il les avait découverts au cours d’une mission secrète à Cordoue.
Le zéro, d’origine indienne, traduit en arabe par as-sifr (qui donne cephirum, zefero, en italien et zéro, en français) ne sera introduit qu’au XIIe siècle. La numération décimale représente un progrès considérable par rapport à celle des Romains qui était jusqu’alors en usage en Europe. Illustration : CCCXXXIII s’écrit, grâce aux Arabes, 333 ! Les unités, les dizaines et les centaines permettent ainsi des calculs plus complexes et plus rapides.
Ce n’est qu’à partir du XIIe siècle, souligne Sarton, qu’apparaissent les premiers savants européens. Toutefois, pendant encore deux siècles et demi, l’apport des hommes de l’islam sera considérable et contribuera à masquer le déclin qui a commencé au XIIe siècle, comme on le verra. Citons les plus grands, tels Averroès (1126-1198), philosophe andalou et commentateur d’Aristote (comme Avicenne). Maïmonide (1135-1204), théologien et médecin juif andalou.
Ibn Battûta (1304-1377), géographe et voyageur marocain qui vaut bien Marco Polo (1254-1324). Ibn Khaldoun (1332-1406), né à Tunis, ancêtre de la sociologie et historien au sens moderne du terme alors qu’il n’y avait à l’époque que des chroniqueurs sur les deux rives de la Méditerranée.
Sans tous ces apports, la Renaissance européenne n’aurait pas été ce qu’elle fut ou aurait été plus tardive. L’origine arabe de nombre de mots des langues européennes témoigne aussi de cette influence.
Partis du désert, les nomades se sont enracinés et sont devenus de grands bâtisseurs de villes ; ils en ont fondé environ deux cents. Au début de la conquête, ils n’avaient pas d’architectes et avaient dû recourir aux Byzantins pour édifier leurs premiers monuments, notamment la mosquée d’Omar ou Dôme du Rocher à Jérusalem (688-692).
Pourtant, dès le milieu du VIIIe siècle, les Arabes et les peuples sédentaires convertis ont élaboré un art original très caractéristique dont témoignent déjà la grande mosquée de Damas (706-715) et celle de Cordoue (785-800). L’architecture est assez dépouillée mais la décoration, qui bannit la représentation figurée et privilégie l’abstraction, l’arabesque, la calligraphie, est déployée à profusion.
La civilisation arabo-islamique a également contribué à transformer le paysage méditerranéen en y acclimatant des espèces apportées d’Asie : l’oranger, le pêcher, le prunier, l’abricotier, les cucurbitacées (pastèques, melons, courges).
Influencés par les Jardins suspendus de Babylone, une des Sept merveilles du monde, les musulmans ont introduit chez les soeurs latines la culture en terrasse et des systèmes d’irrigation et de répartition de l’eau dont plusieurs sont toujours en usage en Espagne.
De même, au Moyen Âge, les Arabes après s’être inspirés des traditions culinaires gréco-byzantines, persanes et turques, ont développé un art culinaire complexe et raffiné qui a influencé les cuisines et la diététique de la rive nord.
Il faut citer, à ce propos, Ziryab (789-857), arbitre des élégances et du bon goût. Originaire de Bagdad, il vécut à Cordoue. C’est lui qui a introduit la mode saisonnière (étoffes légères de couleurs vives au printemps, vêtements blancs l’été, manteaux et toques de fourrure l’hiver), créé un institut de beauté d’une étonnante modernité, fixé l’ordonnance des repas - entrée, plat principal, desserts - remplacé le gobelet d’or ou d’argent par le verre à pied tel que nous le connaissons, rétabli la tradition du banquet.



Un déclin bien réel

Dès lors, quelles sont les causes du déclin qui, à son tour, a donné naissance à une idée reçue en grande partie fondée ? Les causes géopolitiques et économiques sont indéniables : déferlement des Mongols et prise de Bagdad (1258), montée en puissance de Venise, Gênes, Lisbonne qui ouvrent de nouvelles voies commerciales terrestres et maritimes. Mais la cause principale est interne : l’empire abbasside est déchiré par des conflits, menacé par la rébellion chiite et agité par l’effervescence intellectuelle.
En 1019 (409 de l’hégire), le calife de Bagdad, Al Qadir, prend une décision politique en utilisant la religion : il fait lire au palais puis dans les mosquées une profession de foi appelée Risâla al-qâdiriya, «l’Épître de Qadir», dans laquelle il condamne la doctrine du «Coran créé», interdit les exégèses et fixe le credo officiel. Il «ferme la porte de l’ijtihad» (effort de recherche personnel), selon l’expression en usage chez les musulmans. Il tue ainsi l’esprit critique et encourage le taqlid, «l’imitation servile», au détriment de l’innovation.
Commentant cette décision dont les conséquences se font sentir jusqu’à nos jours, un grand savant, Al Ghazali écrit en 1100, dans La Renaissance des sciences religieuses : «En vérité c’est un crime douloureux que commet contre la religion l’homme qui s’imagine que la défense de l’islam passe par le refus des sciences mathématiques». Depuis, nombre de réformateurs s’efforcent de «rouvrir la porte de l’ijtihad».
Un des plus graves problèmes qui continuent à se poser dans la plupart des pays musulmans est celui de l’enseignement, inspiré par la méthode coranique et fondé sur l’apprentissage par cœur. En outre, le niveau est faible. Pour les seuls pays arabes, en moyenne, 50% des femmes et 30% des hommes étaient analphabètes en 2005.
Établi à la fin des années 1990, un rapport de l’ALECSO, Organisation de la Ligue Arabe pour l’Éducation, la Culture et les Sciences, soulignait : «Les programmes d’éducation, dans de nombreux cas, ne correspondent ni aux besoins de la société arabe, ni aux exigences du développement. De même, ils ne conduisent pas à la formation de l’esprit critique, scientifique et démocratique».
Depuis, la situation ne s’est guère améliorée. Le deuxième rapport du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) sur le monde arabe, tire la sonnette d’alarme. Rédigé par des intellectuels arabes et publié en 2004, il relève de «grands déficits» et dresse une longue liste des retards, notamment : accumulation médiocre des connaissances, faiblesse des capacités d'analyse, de l'esprit créatif, de l'ouverture sur le monde, de la recherche fondamentale. Il recommande donc de renouer enfin avec l’esprit de «l’âge d’or» pour retrouver la modernité perdue.

Paul Balta

11 décembre 2012

1973: 14 thèses pour l'autogestion

 C’est à son 8ème congrès en décembre 1972 que le PSU (Parti socialiste unifié) se prononce pour le socialisme autogestionnaire en adoptant le manifeste Contrôler aujourd’hui pour décider demain. En janvier 1973, c’est la fondation du CLAS (Comité de liaison pour l’autogestion socialiste) qui tient un colloque en mai, à l’occasion duquel...quatorze thèses pour l’autogestion, dues essentiellement à la plume de Victor Leduc, ont été rédigées.
Le CLAS a été créée par l’AMR (Alliance marxiste révolutionnaire), les CIC (Centres d’initiative communiste), le PSU (Parti socialiste unifié) et le groupe « Objectif socialiste (issu de Vie nouvelle).
L’AMR, a été formée par les militants dits « pablistes » (voir biographie de Michel Pablo). Trotskystes mettant l’autogestion au centre du programme révolutionnaire (voir le document publié dans leur journal, L’Internationale, « 17 questions sur l’autogestion »).
Les CIC, sont fondés par des exclus du PCF, avec notamment Roger Garaudy, Charles Tillon, Jean Pronteau, Maurice Kriegel-Valrimont, Victor Leduc. dont l’assemblée constitutive se tient le 22 janvier 1971. Les CIC se dotent d’un journal, Action, qui consacre un dossier en novembre 1972 à « autogestion et révolution ».
(Sur Objectif socialiste et Vie nouvelle, voir l’article d’André Grelon et François Subileau en 1989 dans la Revue française de science politique ).
En 1973/1974, l’essentiel des CIC, puis l’AMR adhèrent au PSU, une partie des CIC et Objectif socialiste vont rejoindre le Parti socialiste notamment avec les « assises du socialisme »...

Article source intégral: http://www.autogestion.asso.fr/?p=1716

 Lire les 14 thèses pour l'autogestion du CLAS à:
http://www.autogestion.asso.fr/wp-content/uploads/2012/06/Les-Quatorze-th%C3%A8ses-pour-1.pdf

09 décembre 2012

Ils ont signifié la France par l'invitation au dialogue des civilisations


J'ai déjà montré que croyants et incroyants pouvaient se retrouver sur un certain nombre de valeurs.
Aragon, lui, liait ensemble celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas...
L'auteur de l'article ci-dessous, parlant de Louis Massignon, montre « qu'il essayait sans cesse d'établir des complémentarités entre les trois religions sœurs issues d'Abraham dont il propose une définition longuement méditée : « Le judaïsme est enraciné dans l'espérance, la chrétienté est vouée à la charité, l'islam est centré sur la foi. »
Pour sa part, Eva de Vitray-Meyerovitch a fait le choix de devenir musulmane.
Tous furent des inspirateurs du dialogue des civilisations contre tous ceux dont les intérêts dressent contre ce dialogue des barrières et des guerres...

Michel Peyret




Quelques exemples d’amitié islamo-chrétienne
Eva de Vitray-Meyerovitch et Louis Massignon par Jean-Louis Girotto
mardi 4 décembre 2012 


Eva Lamacque de Vitray (1909-1999) naquit près de Paris dans une famille catholique issue de la moyenne bourgeoisie, dont une partie avait des origines aristocratiques. Elle s’orienta vers un doctorat de philosophie avec un sujet centré autour de Platon (424 av. J.-C.-348 av. J.-C). Les circonstances de la vie menèrent Eva de Vitray au sein des laboratoires scientifiques du prix Nobel de chimie Frédéric Joliot-Curie où elle s’occupa de la tenue des registres. Avec la naissance de son premier fils puis l’épreuve de la guerre qu’elle vécut dans la semi-clandestinité du fait des origines juives et de la forte implication dans la Résistance de son mari, les travaux d’Eva de Vitray, épouse Meyerovitch, sur la symbolique platonicienne furent suspendus pendant près de 10 ans.
Au retour de la guerre, elle réussit le concours d’administratrice au CNRS. Alors qu’elle était directrice par intérim du pôle « Sciences humaines », elle fut frappée par la découverte de l’œuvre de Mohammed Iqbal (1877-1938). Elle était irrésistiblement attirée par la dimension universelle de l’islam qui lui apparut de façon fulgurante dans la prose et dans les vers de cet écrivain pakistanais encore inconnu en France. Suite à ces lectures et après une période d’investigation personnelle, elle choisit de devenir musulmane à l’âge de 45 ans. Elle publia peu après la traduction en français de l’ouvrage majeur d’Iqbal, Reconstruire la pensée religieuse de l’islam[1], avec une préface de celui à qui elle faisait part de tous ses questionnements spirituels, le grand islamologue Louis Massignon (1883-1962).


Massignon, l’homme savant de la rue Monsieur

Eva de Vitray-Meyerovitch fit la connaissance de Louis Massignon au cours des années d’après-guerre alors qu’elle traversait une période d’anémie tenace. D’origine bretonne, Massignon était considéré comme l’un des plus éminents chercheurs français dans le domaine du monde arabe et de l’islam, et était bien connu pour ses traductions ainsi que pour ses nombreux ouvrages et articles[2], notamment sa thèse magistrale[3] sur le soufi Hallâj (858-922). C’était un héritier du XIXe siècle au cours duquel l’orientalisme n’était pas une affaire de spécialiste, mais au contraire embrassait aussi bien la sociologie, l’archéologie, la littérature que la spiritualité des populations du monde arabo-musulman. Son érudition, liée à une intelligence fulgurante, était étonnante. Il entretenait une correspondance internationale très fournie, écrivant couramment en anglais et en allemand, pratiquant le russe et presque toutes les langues européennes. Il connaissait admirablement bien les trois langues de base des orientalistes traditionnels : l’arabe, le turc, le persan. Massignon avait cependant une affinité particulière avec la langue arabe à laquelle il se plaisait à rendre un vibrant hommage, que ce soit à l’Académie Arabe du Caire ou en tant que président du jury d’agrégation d’arabe à Paris.

Pendant toute sa vie, Louis Massignon fut un inspirateur incomparable du dialogue des civilisations, et plus particulièrement du dialogue islamo-chrétien. Il essayait sans cesse d’établir des complémentarités entre les trois religions sœurs issues d’Abraham dont il proposa une définition longuement méditée : « Le judaïsme est enraciné dans l’espérance, la chrétienté est vouée à la charité, l’islam est centré sur la foi ». Il incarnait un dialogue islamo-chrétien d’autant plus fécond qu’il revendiquait une double appartenance : par sa naissance, Massignon appartenait à la tradition de la chrétienté occidentale, et, par son cheminement personnel, il choisit d’être un frère des arabes, allant parfois jusqu’à épouser leur destin. Il consacra ainsi sa vie, très active et laborieuse, à faire valoir les richesses de la civilisation musulmane et à essayer de dégager ce qu’à ses yeux l’islam avait d’authentique et d’original. C’est certainement en grande partie grâce à lui qu’un courant favorable au dialogue avec l’Islam put s’établir peu à peu au sein de l’Eglise catholique.

La rencontre entre Eva de Vitray-Meyerovitch et Louis Massignon apparaissait parfaitement naturelle ; tous deux étaient versés dans la recherche en sciences humaines et, à l’époque, ce domaine d’activités n’était qu’un microcosme parisien où la plupart des protagonistes se connaissaient au moins de nom. Cependant, il y eut entre eux une affinité particulière qui revêtit plusieurs dimensions : leur relation s’établissait à la fois sur une confiance proche d’un lien père-fille, sur des échanges évoquant leurs cheminements spirituels respectifs et sur la reconnaissance par Eva du bien fondé des conseils que Louis lui prodiguait. Massignon manifesta tout de suite une affection sincère pour celle qu’il n’appelait par aucun autre terme que « ma petite fille ». Il habitait au 21 rue Monsieur, soit à quelques stations de métro du domicile d’Eva qu’il invitait volontiers à lui rendre visite pour prolonger les moments d’échanges entamés dans les couloirs de la Sorbonne. L’appartement servait bien souvent de cabinet de réception pour les nombreux visiteurs, célèbres ou inconnus, qui venaient s’abreuver aux paroles du savant et du sage. Parmi eux, il y avait beaucoup d’écrivains comme François Nourissier, Jacques Berque, François Mauriac, Henry Corbin, Louis Gardet, Taha Hussein, Ali Shariati, mais aussi des hommes de foi comme Jacques Maritain, le cardinal Danielou ou Lanza del Vasto, et des scientifiques comme Théodore Monod.

Au moment de faire le choix de devenir musulmane, Eva de Vitray-Meyerovitch consulta tout d’abord Massignon afin d’obtenir son acquiescement. En 1961, lorsqu’elle fut éprouvée par le décès prématuré de son mari, elle alla chercher soutien et réconfort auprès du vieil orientaliste qui savait trouver les mots pour évoquer la mort qu’il avait lui-même côtoyé de près alors qu’il était un jeune archéologue en mission à Bagdad. En 1962, la veille de la Toussaint, Massignon s’éteignait à son tour, terrassé par une crise cardiaque, suscitant une immense émotion aussi bien dans le milieu intellectuel et littéraire que parmi les simples croyants, musulmans ou chrétiens. Le poète Louis Aragon eut alors cette parole marquante à son sujet : « Un des hommes qui signifient la France vient de disparaître ».
En 1970, les éditions de l’Herne publiaient un cahier[4] rassemblant l’hommage des amis de Massignon, des études critiques de son œuvre, une reconstitution des grandes étapes de sa vie ainsi que certains textes inédits. L’article d’Eva de Vitray-Meyerovitch est à la fois le témoignage émouvant d’une admiratrice et amie, et une fine analyse des grands thèmes qui ont marqué la vie et l’œuvre de Massignon : les mystères de l’intériorité, l’amour de la poésie, la force universaliste de la langue arabe, l’art de la traduction comme révélateur de la réalité profonde des choses. L’affinité et la complicité entre ces deux orfèvres de la traduction s’avère palpable quand elle cite Massignon parlant du langage des poètes et des mystiques qui nous invite à un dépassement du langage même et à donner un « sens plus pur aux mots de la tribu ». Eva de Vitray-Meyerovitch et Louis Massignon se rejoignent ainsi sur ce qui a nourri une part importante de leur démarche personnelle d’écrivain et de croyant : la nécessité de quitter sa langue et sa culture originelles pour mieux percevoir le sens profond qui jaillit de l’alchimie entre langage et musique.


Eva de Vitray, traductrice de Rûmi et disciple soufie

Peu après la soutenance de sa thèse[5] sur Djalâl oud-Dîn Rûmi en 1968, Eva de Vitray-Meyerovitch fut nommée professeur de religions comparées à la prestigieuse Université al-Azhar du Caire où elle séjourna pendant cinq ans. Elle effectua le pèlerinage à la Mecque et, de retour en France, se plongea quasi-exclusivement sur les traductions et les commentaires de l’œuvre des soufis qui ont explicité différents aspects de l’enseignement spirituel. Elle publia jusqu’à sa mort plus d’une trentaine d’ouvrages, incluant textes originaux et traductions de l’anglais ou du persan. Après de longues années de labeur incessant, elle vint à bout de la traduction de l’ouvrage le plus imposant de Rûmî, le Mathnawî, composé de plus de 50 000 vers[6]. En parallèle de son œuvre écrite, elle voyagea à travers le monde pour évoquer, avec précision et humilité, cette dimension spirituelle de l’islam dont le sens profond échappait de plus en plus à ses contemporains, avant tout préoccupés par l’émergence de l’islamisme radical qui allait bientôt provoquer les dérives les plus funestes.
Honorée dans divers pays musulmans tels que la Turquie, le Pakistan ou l’Egypte, Eva de Vitray-Meyerovitch ne connut pas de la part de son pays d’origine la reconnaissance qu’elle méritait. Son parcours atypique et son franc-parler l’éloignèrent des cercles de la pensée dominante marqués par une frilosité tenace à l’égard de l’islam. La démarche personnelle d’Eva de Vitray-Meyerovitch ne se limita pas à son adhésion à l’islam et à l’étude de maîtres soufis du passé. En effet, elle avait une curiosité d’esprit exceptionnelle qui la poussait à multiplier les contacts et à s’engager dans diverses collaborations avec d’authentiques représentants de la tradition soufie. C’est par l’intermédiaire de Faouzi Skali (né en 1953) qu’elle put rencontrer au Maroc, trente années après être devenue musulmane, celui qui allait devenir son guide spirituel, Sidi Hamza al-Qâdiri Boudchich (né en 1922). A 75 ans, Eva de Vitray-Meyerovitch devenait ainsi à part entière disciple d’une voie soufie, répondant à un appel impératif de tout son être[7].
En juillet 1999, elle fut enterrée dans la plus stricte intimité au sein du carré musulman d’un cimetière de la banlieue parisienne. Elle avait cependant confié avant sa mort qu’elle aimerait reposer à Konya, à proximité de celui qui avait accompagné sa vie d’intellectuelle et de croyante pendant près d’un demi-siècle : Djalâl oud-Dîn Rûmî. C’est finalement en décembre 2008 qu’une heureuse issue advint puisque son corps était porté dans la terre de Konya au terme de funérailles émouvantes regroupant la population turque et des amis venus de France[8]. Comme un symbole, Eva de Vitray-Meyerovitch est désormais la seule citoyenne européenne contemporaine qui repose dans le vaste cimetière jouxtant le mausolée de Rûmî. 

[1] M. Iqbal, Reconstruire la pensée religieuse de l’islam, éd. du Rocher, 1996.
[2] Voir notamment : L. Massignon, Opera Minora, P.U.F., 3 volumes, 1969.
[3] L. Massignon, La passion de Husayn ibn Mansûr Hallâj, Gallimard, collection « Tel », 4 volumes, 2010.
[4] Massignon, Cahier de l’Herne n°13, 1970.
[5] E. de Vitray-Meyerovitch, Mystique et poésie en islam, éd. Desclée de Brouwer, 1982.
[6] D. Rûmî, Mathnawî, la quête de l’Absolu, éd. du Rocher, 1991.
[7] E. de Vitray-Meyerovitch, Islam l’autre visage, Albin Michel, 1995.
[8] R. Hamimaz, J.-L. Girotto, Le dernier voyage d’Eva à Konya, 

www.soufisme.org/site/spip.p...

08 décembre 2012

Réédition du livre de Roger Garaudy "Pour un dialogue des civilisations"

Réédition en octobre 2012 du livre de Roger Garaudy paru en 1977 chez l'éditeur Denoël
Malgré les imperfections du livre - absence de table des matières, présentation incohérente, défauts d'impression

et  présence de Christophe Colomb - l'anti-exemple du dialogue des civilisations - sur la couverture Voir note ci-dessous.

, saluons l'initiative et le courage des Editions du Devin 

L’Occident est un accident. C’est l’axiome premier de toute invention du futur. Cette manière, pour les occidentaux, de considérer que l’individu est le centre et la mesure de toute chose, de réduire toute réalité au concept, d’ériger en valeurs suprêmes la science et les techniques (trop souvent utilisées pour manipuler les choses et les hommes), est une exception minuscule dans l’épopée humaine de trois millions d’années.
Ce livre (lumineux et prophétique), paru en 1977, nous parle de nous en 2013. Comme un message (une bouteille à la mer ?) qui aurait mis 36 ans à parvenir à nos oreilles à l'affût d'un éclairage intelligent sur le chaos ambiant. A l'affût d'une espérance aussi.
Grâce à une connaissance approfondie des civilisations non-occidentales, Roger Garaudy dresse le tableau des occasions perdues par l'Occident pour grandir en sagesse. Le dialogue des civilisations qu'il prône arrive à point nommé pour nous aider à changer notre logiciel de compréhension du monde. Comme une occasion retrouvée.


272 pages - format poche (11x17 cm) - 12.90 € - ISBN : 979-10-90896-00-0
POUR COMMANDER LE LIVRE: http://www.devin-editions.fr/panier.php?action=ajouter&ref=979-10-90896-00-0


NOTE:A un courrier de Pascal, ami du blogue, exposant les critiques auxquelles il est fait allusion ci-dessus, les Editions du devin ont répondu :
Cher monsieur,
Nous vous remercions de nous avoir fait part de vos critiques sur l'ouvrage
de Roger Garaudy que nous rééditons veuillez trouver ci-joint nos réponses à vos remarques :
1) Ce tableau représente en effet ce que d'aucuns considèrent comme le point de départ de l'écrasante domination occidentale sur le reste des civilisations, il s'agit là d'un constat, le même constat contre lequel s'insurge Garaudy en prônant un dialogue plutôt qu'une hiérarchie. Ce tableau représente assez bien pour nous la réalité du rapport Occident/reste
du monde tel qu'il doit être combattu, et non bien sûr, l'objectif de conciliation et de réconciliation à atteindre.
2) Merci de nous avoir signalé cette erreur au niveau du chapitre 3. Nous avons repris la mise en forme du texte original, 5 chapitres et une conclusion. N'étant pas spécialisés dans les
essais ni dans les thèses, nous n'avons pas jugé utile de proposer une table des matières, nous y réfléchirons dans le cadre d'une prochaine édition.

3) La note de l'éditeur est une mise en contexte, notamment destinée aux lecteurs qui ne connaitraient que peu l'auteur. Nous sommes le seul éditeur à avoir bravé l'interdit moral tacite dans le landerneau médiatique qui règne autour de Garaudy depuis son décès. Il nous a semblé utile de préciser nos
motivations. Nous n'avons en aucun cas prétendu écrire une "introduction" au Dialogue de Civilisations, mais bien une "note de l'éditeur".

Bien à vous

Les éditions du Devin


1ère publication de cet article: octobre 2012, modifié en novembre et décembre 2012