10 mars 2015

Une révolution aujourd'hui ne peut plus se fonder seulement sur une loi de correspondance, mais aussi sur une loi de transcendance



Transcendance et révolution

A la différence des problèmes esthétiques, les problèmes
de la religion ont été abordés directement
par les fondateurs du marxisme.
Les conceptions de Marx prennent leur source, en
ce domaine, dans le courant jeune hégélien. Dans sa
thèse de doctorat en philosophie sur Démocrite et
Epicure, il reprend l'idée maîtresse des jeunes hégéliens:
le christianisme aliène la liberté humaine au
profit d'une puissance extérieure à l'homme, et il
exalte Prométhée qui « hait tous les dieux » et symbolise
la puissance sans limite de l'homme.
Feuerbach fait franchir à la critique religieuse
une nouvelle étape. La religion est, selon lui, le produit
d'un transfert psychologique, d'une projection :
la religion est l'aliénation de « l'essence » humaine
dans un sujet réel : Dieu. Marx accepte la thèse majeure
de Feuerbach : ce sont les hommes qui ont fait
les dieux et non Dieu qui a fait l'homme.
Marx approfondit cette critique d'abord en recherchant
les causes de ce transfert, de cette projection,
et en recherchant ces causes dans l'histoire.
Il reproche à Feuerbach de fonder sa critique sur la
conception métaphysique d'une prétendue « essence
» immuable de l'homme, et d'avoir de l'homme une
conception abstraite : celle d'un individu isolé de
l'ensemble des rapports sociaux, et qui ne se transformerait
pas au cours de l'histoire.
Marx, au contraire, dégage les racines sociales de
la religion qu'il considère comme un reflet déformé
des contradictions réelles de la société. Si les religions
primitives ont reflété l'impuissance de l'homme
en face de la nature, dans toutes les sociétés de
classe la racine principale de l'aliénation religieuse
se trouve dans l'aliénation du travail.
Dès lors l'évolution religieuse est conditionnée par
l'évolution des rapports de classes, et la religion tend
à perpétuer ces rapports de classes, ces rapports d'exploitation
et de domination en apportant aux opprimés
des consolations illusoires et aux oppresseurs
des justifications métaphysiques. « La religion est
l'opium du peuple. »
Telles sont très schématiquement résumées les
conceptions théoriques de Marx, d'Engels, de Lénine,
sur la religion.
Il en découlait, comme conséquence pratique, que
la lutte contre la religion ne pouvait être une persécution
contre les croyants, mais une lutte contre les
racines sociales de la religion, une lutte de classe
contre l'exploitation, l'oppression et l'aliénation du
travail, lutte à laquelle des croyants peuvent parfaitement
participer, Lénine admettait qu'aucune raison
de principe ne pouvait empêcher l'adhésion d'un
prêtre au parti bolchevik pourvu qu'il y entrât pour
remplir les tâches politiques de ce parti et non pour
y introduire la propagande de ses propres idées
religieuses.
La politique dite de « la main tendue aux catholiques
», dont l'initiative fut prise en France, en 1936,
par le secrétaire général du parti communiste français,
Maurice Thorez, n'était nullement une opération
d'opportunisme tactique ; elle était fondée
sur les principes même de la doctrine et en découlait
nécessairement.

Roger Garaudy a consacré une grande partie de son
oeuvre au développement de cet aspect de la théorie
marxiste, et a joué un rôle de premier plan dans la
pratique du dialogue avec les chrétiens.

9 mars 2015

Jeter des ponts entre Orient et Occident




Fouad Laroui
Une lecture personnelle d'Averroès

 Quatrième de couverture du livre :
Les mille et un talents de Fouad Laroui le ramènent aux sources de la pensée  arabe. Au XIIe siècle, alors que l'Andalousie et le Maghreb connaissent une période troublée, un immense philosophe, Ibn Roshd (Averroès pour l'Occident), se pose des questions qui sont plus que jamais d'actualité. A-t-on le droit, en Islam, de faire de la philosophie, de conduire des recherches scientifiques ? Faut-il réinterpréter le Coran à la lumière des découvertes scientifiques ? Qui, de la science ou du Livre, a la priorité ? Les réponses d'Ibn Roshd sont  étonnamment modernes. Fouad Laroui livre ici sa lecture d'Ibn Roshd, qui le conduit à une vision humaniste et apaisée des rapports entre foi et raison.


Européens et musulmans. Point de vue du professeur Mustapha Chérif


Européens et musulmans

Aujourd’hui, malgré les efforts des citoyens musulmans, leurs réussites, leur loyauté au pays dans lequel ils vivent et des politiques novatrices d’institutions de divers pays européens, des citoyens de confession musulmane se considèrent incompris, discriminés, accablés, orphelins, voire bannis.

La montée de la xénophobie est un danger réel pour toute la société. Les citoyens de confession musulmane sont mis à dure épreuve. L’islam est pris comme bouc-émissaire dans un monde en crise permanente et multiforme. L’islamophobie est utilisée pour détourner l'hostilité envers des politiques injustes. Construction politicienne haineuse, artificielle et obscène, elle est une diversion, nuisible pour tous, face aux impasses de notre temps.
L’histoire démontre pourtant que l’Europe et l’islam ont des relations anciennes. Les deux mondes voisins sont entremêlés. Notre civilisation commune est méditerranéenne, judéo-islamo-chrétienne et gréco-arabe. Les convergences sont plus importantes que les divergences. Tout cela est occulté.

La multi-appartenance
Aujourd’hui, malgré les efforts  des citoyens musulmans, leurs réussites, leur loyauté au pays dans lequel ils vivent et des politiques novatrices d’institutions de divers pays européens, des citoyens de confession musulmane se considèrent incompris, discriminés, accablés, orphelins, voire bannis. Au niveau de médias et de discours politiques, nous assistons à un acharnement, à un dialogue de sourds et à des surenchères, au lieu de revenir à la raison et aux valeurs démocratiques pour faire face aux défis communs.
Des courants idéologiques divers, pas seulement d’extrême-droite, par préjugé antireligieux, antimusulman, dénient le droit à la multiappartenance aux citoyens de confession musulmane. C’est moins leur différence que l’islamité qui est en cause. Ils témoignent d’un rapport à la Transcendance, à l’Éthique, au Sacré, qui gène.
Les citoyens européens de confession musulmane, en toute légitimité, revendiquent pourtant leur pleine citoyenneté, la modernité, l’égalité des chances, la fierté de leur origine et leur droit de vivre leur foi, sans aucune antinomie. Cependant, ils sont renvoyés au communautarisme, à la ghettoïsation et à l’amnésie. Pourtant, ils sont européens etmusulmans.
Contrairement à ce qui est colporté, les citoyens de confession musulmane ne déstabilisent pas l’identité européenne, encore moins la menacent. Ils enrichissent culturellement, humainement, cette partie de l’humanité du monde et s’enrichissent eux mêmes. C’est un gain réciproque, une chance mutuelle, comme le démontre l’histoire à travers les temps.
Les enseignants, les intellectuels, les journalistes et d’autres acteurs sociaux, y compris les hommes du culte, sans confusion, doivent se considérer comme des médiateurs entre les humanités, les cultures, artisans de la culture de la paix, tout en assumant leur vocation et devoirs de critique et d’éveilleurs des consciences.
Par leur présence, les citoyens musulmans, reposent la question du sens de l’existence, de la transcendance, de la fraternité, des valeurs abrahamiques, que des courants marchands, modernistes, rationalistes, athées dogmatiques, ont crus définitivement clos. Les citoyens de confession musulmane soucieux de justice aspirent au démocratique.  L’Europe est-elle décidée à  préserver ses fondements démocratiques et à tirer les leçons de la tragédie innommable produite par l’antisémitisme ?
L’islamophobie est une continuité de l’antisémitisme, tout en étant ancienne. Sous prétexte que des musulmans, au vu de ce qui se passe en Palestine, pratiquent la critique antisioniste, l’on feint d’ignorer que les musulmans sont devenus comme les « juifs » d’hier, stigmatisés et honnis par des xénophobes ou des ignorants, notamment du fait qu’ils témoignent de la religion.
Nul ne peut nier les discriminations dont sont victimes les musulmans et les problèmes de racisme.Tous ceux, croyants et non-croyants qui défendent le sens ouvert de la laïcité, les valeurs universelles, les droits humains, la liberté, l’égalité et la fraternité, ne peuvent baisser les bras. Ils doivent redoubler d’efforts, pour mettre fin à tous les discours de haine, contribuer à la cohésion et à la paix sociales, faire reculer le racisme, garder éclairée et vigilante la demeure Europe.

L’interculturel
On ne prend pas en compte l'histoire, notamment celle dont les citoyens de confession musulmane sont les héritiers, ni leur capacité d’adaptation, leur réussite dignement acquise. L’islamophobie les nie et a pris de l’ampleur. Alors que les citoyens musulmans représentent un pan de la société et que le monde musulman est le premier partenaire économique et culturel de l’Europe, les études islamiques et l’enseignement de la langue  arabe ont reculé.
Exploitant à outrance les comportements obscurantistes de « musulmans » égarés, pourtant marginaux, produits des contradictions de la sombre crise de notre temps, des idéologues islamophobes et des marchands du Temple pratiquent l’amalgame et reprochent au citoyen musulman d’être religieux, en somme d’exister. Toute une politique de l’humanisme, du droit à la différence et de l’interculturel est abandonnée.
Ces béances produisent de l’ignorance préjudiciable au vivre ensemble. Elles sont rarement signalées. De ce fait, dans un contexte de précarité sociale, de ressentiment et de vide, l’influence néfaste d’idéologies importées, utilisées comme masque, trompent une partie infime des jeunes, ce qui crée un effet de rejet et d’épouvantail amplifié.
Au lieu de s’appuyer sur la culture démocratique et de soutenir les nouvelles minorités dans la Cité, les jeunes des quartiers défavorisés, une partie des intellectuels « musulmans » modernistes à la logique faustienne et les islamophobes perpétuent les préjugés et la doxa des dominants. Alors que la diversité culturelle est une richesse pour l’Europe, l’altérité est caricaturée et refusée.
Selon les islamophobes ce n'est pas l'héritage des citoyens de confession musulman qu'il faut intégrer. Ils le déforment, le dénigrent. Ils disqualifient les problèmes des jeunes et les culpabilisent. Malgré ces obstacles exogènes, et des attitudes de crispation, des comportements déviants endogènes, qui sont l’exception et non la règle, l’immense majorité des citoyens européens de confession musulmane est en phase avec le monde moderne. Elle le prouve tous les jours, en fidélité à une juste compréhension de ses sources spirituelles et culturelles.
Elle a intégré l’environnement et l’époque. Elle mérite d’être encouragée plutôt que stigmatisée. D’autant que la responsabilité est partagée entre la majorité des citoyens et la minorité.  Il est injuste de demander à une seule partie de la société, de surcroit la plus vulnérable, de s’adapter, de s’intégrer, voire de se nier. Les uns et les autres, ont pour devoir d’accepter l’altérité, de s’ouvrir, de dialoguer, de trouver des accommodements raisonnables.
Accepter le débat
L’unité et la pluralité peuvent se conjuguer. La notion de « multiculturalisme » a été galvaudée et déformée. Nul n’est monolithique, nous sommes tous d’Orient et d’Occident. Le caractère « indivisible » ou commun de l’identité nationale de chaque pays européen ne doit pas exclure le respect du pluralisme. Ce dernier ne porte pas atteinte au socle commun.Il ne s’agit pas de faire l’éloge de la seule différence, ou au contraire du seul unitaire, mais de les articuler, les étudier, les comprendre, les respecter. C’est une responsabilité collective.
D’autant que, dans la vie pratique quotidienne, les échanges et les fermentations culturelles constituent l’essentiel des relations. Malgré la propagande, les manipulations des sondages et des statistiques, les délires islamophobes, des alliances contre-nature et des appréhensions, la majorité des citoyens européens reconnait que les musulmans sont leurs concitoyens et font partie de leur monde. L’Europe, à la pointe de la démocratie, ne doit pas renier ses principes et son idéal humaniste. Il faut accepter le débat. Il n’y a pas une seule version de la laïcité, de la modernité et du progrès.
De l’autre, les citoyens de confession musulmane, qui sont pluriels, devraient être les premiers à revendiquer la sécularisation, la laïcité ouverte, la fraternité humaine, l’amitié judéo-arabe et islamo-chrétienne, le vivre ensemble. A s’imprégner de la culture et du récit national bien compris de la société. L’islam, qui les responsabilise, les prédispose. Ils en sont capables et le prouvent.
Pour le bien commun, les funestes « années trente » doivent rester derrière nous, et non poindre à l’horizon. Il restera un avenir, dans le cadre de la citoyenneté pour tous, du respect du droit à la différence, de l’interconnaissance, de la démocratie toujours à venir.

*Mustapha Chérif  est philosophe, auteur notamment « Le Coran et notre temps »Edition Albouraq Paris 2012.

8 mars 2015

Ah qu'il était beau le temps des colonies...

Vendredi 14 Décembre 1990
Rendre au capitalisme et à ses philosophies ce qui leur appartient

L'INTEGRISTE, c'est l'autre. Surtout s'il habite près des sables et de l'autre côté de la méditerranée. Roger Garaudy, dans «Intégrismes», démasque, derrière cette idée reçue, le premier des intégrismes « modernes», grandi au siècle dernier: le capitalisme et sa philosophie, le positivisme. Ah qu'il était beau le temps des colonies quand le pouvoir de la raison occidentale blanche s'étendait avec la colonisation des peuples, la conquête et le pillage de leurs pays! «Ainsi montre-t-il à propos de l'Algérie et de l'apprentissage du français, d'un pays qui comptait au temps d'Abd El Kader, 65% de lettrés en langue arabe, l'Algérie était devenue lors de sa libération, après cent vingt ans de «présence française» un pays comptant 65% d'illettrés, la culture arabe ayant été refoulée et la culture française n'atteignant qu'une infime minorité».
La désintégration des peuples, des économies et des cultures devenait ainsi le lot des pays «intégrés»... aux empires.
L'intégrisme islamique auquel le philosophe consacre la plus grande partie de son livre ne serait-il alors que la juste réponse de la bergère violée au tortionnaire arrogant et dominateur? Oui, si l'oppression tend toujours à nourrir en retour les réactions de défense et la recherche d'une tradition qui se figera d'autant que ses sources vivantes auront été taries et détruites. Non si, comme le montre aussi l'auteur, l'intégrisme islamique actuel trouve l'un de ses foyers les plus actifs en Arabie Saoudite, pays étroitement lié aux intérêts occidentaux et américains où l'usage le plus étroit et le plus dogmatique de quelques textes de l'islam, coupés de leur contexte, vient justifier à point la domination des plus riches. On coupe dans ce pays la main des voleurs misérables, mais les émirs et leur famille enfreignent en permanence la loi coranique dans leurs dilapidations financières et leur train de vie luxueux.
L'intégrisme islamique devenant alors, au-delà des apparences, l'un des instruments de domination de l'impérialisme sur les peuples... musulmans.

Réhabiliter le message de tolérance et de justice de l'islam
ROGER GARAUDY, dont on sait qu'il s'est converti à l'islam trouve, a contrario, des arguments forts pour mettre en évidence les messages de tolérance et de justice de l'une des grandes religions mondiales.
Reste que l'on peut s'interroger sur l'extension du concept d'intégrisme telle que la pratique l'auteur, notamment quand il l'applique au stalinisme. S'il est certainement pertinent de repérer dans certaines interprétations du marxisme les traces du positivisme et ses effets réducteurs, l'ampleur de la tragédie stalinienne ne peut se réduire à un «contresens philosophique». Plus qu'un intégrisme marxiste elle est un antimarxisme en actes, la systématisation d'une pratique fondée sur la négation de la démocratie.
Sur le fond, comment ne pas souscrire a cette conclusion: «L'on ne peut échapper à ces fausses réponses des intégrismes qu'en éveillant les hommes au sens des vraies questions.» Au titre de celles-ci, la construction d' un ordre social et économique permettant à chacun de déployer les richesses qu'il porte en lui, l'intégrisme exprimant selon Roger Garaudy «une frustration devant la solitude et le non sens d'un monde sans but».


Maurice Ulrich

6 mars 2015

Le nouveau désordre mondial




LE NOUVEAU DESORDRE MONDIAL
L'Humanité du 27 mai 1992



UN CENTRE ISOLE DU TIERS-MONDE.
ROGER GARAUDY, qui revient du Brésil où il s'est procuré un certain nombre de documents préparatoires à la conférence de Rio, était l'invité hier du Club de la presse «Huma»-TSF. Il est d'abord questionné par Alain Bascoulergue sur l'avenir de l'Europe dans la perspective du traité de Maastricht. Le philosophe vient de publier «les Fossoyeurs», aux Editions de l'Archipel (1). L'essai porte en sous-titre «Un nouvel appel aux vivants». Il y écrit que cette Europe en construction équivaut à «créer un espace économique darwinien», soit de «sélection naturelle».
«Il ne s'agit pas seulement d'un espace où les plus aptes dévorent les autres. Cette Europe est un centre isolé du tiers-monde. Maastricht ne comporte pas une ligne concernant les pays non développés. C'est une folie; pis, c'est une logique. Il s'agit de la constitution d'une entité ouverte à la fois aux Etats-Unis et au Japon. La France, en ce qui la concerne, risque de devenir un petit tiers-monde de l'Europe. L'Europe est le club des anciens colonialistes: les pionniers, avec l'Espagne et le Portugal; les grands empires, avec l'Angleterre, la France, la Belgique, la Hollande; les «tard venus», avec l'Italie et l'Allemagne, ils y sont tous.» Roger Garaudy évoque ici les récents événements qui montrent que les décisions du GATT l'emportent sur celles de Bruxelles en matière de politique agricole commune. «Ce club est une forme de colonisation de l'Europe par les Etats-Unis. Une coupure avec le tiers-monde, alors que l'avenir de la France, c'est le sud de la Méditerranée et, à travers cela, l'Afrique et le reste de la planète.»
Arnaud Spire fait remarquer ici que le tiers-monde est plus proche de l'Europe qu'on ne le croit. Le renoncement à la politique agricole commune au profit du GATT va obliger les agriculteurs européens à mettre 15% de leurs terres en friche au moment où les conséquences de la famine dans le tiers-monde se soldent par un minimum de 40.000 morts par jour. Enfin, l'alignement des prix à la production sur le cours mondial ne signifie-t-il pas que le pillage des matières premières, comme il se pratique dans le tiers-monde, va être étendu sous des formes spécifiques aux anciens pays socialistes et aux membres de la CEE, France comprise?
Roger Garaudy acquiesce. «Alors que 60 millions d'êtres humains par an meurent de faim ou de malnutrition sur la planète, il est juste de remarquer que la croissance de l'Occident coûte au sous-développement des sommes de plus en plus folles. Le mot «sous-développement» est une imposture. La réalité, c'est que l'écart entre le tiers-monde et le monde actuel a doublé dans les dix dernières années. Les textes du sommet de la Terre qui s'ouvre à Rio de Janeiro - dont je suis revenu il y a trois semaines - le confirment. Faut-il s'étonner si, dans ces conditions, nous allons vers de graves convulsions? Le problème central de notre époque, c'est cet «Hiroshima par jour» imposé au tiers-monde par l'Occident.»
Abordant le sommet de Rio, il considère «qu'on n'en attendra rien» et trouve l'ensemble «tout à fait négatif». Il cite différents projets qui ont été présentés, par les Etats-Unis, par «la bande des Sept» (les pays les plus industrialisés). Notamment le texte préparé par les Japonais, qui propose «d'accroître l'accès au marché des pays industrialisés dans le contexte de l'Uruguay Round (le GATT), ainsi que les investissements privés et les transferts de technologie».

GOODYEAR, NIPPON STEEL, NESTLE, ETC.
«L'INGERENCE, dit-il, est pratiquée depuis longtemps.» Ce ne sont pas les Brésiliens qui détruisent l'Amazonie au bulldozer, au rythme de 80 terrains de football par jour, «c'est Goodyear, Nippon Steel, Volkswagen et Nestlé». Il évoque la construction du barrage de Tucurui, qui va inonder des milliers d'hectares de forêt, «pour vendre à 180 dollars le mégawatt ce qui est coté sur le marché mondial 281 dollars». Donc, non seulement «il ne s'agit pas d'accélérer l'ingérence comme le veut M. Rocard, mais de dire à ces gens-là, fichez-le camp, vous êtes en train de détruire la planète». Autrefois, les Etats-Unis pouvaient se servir des dictatures militaires, mais ils ont accepté très volontiers de les remplacer par de prétendues démocraties avec des Collor pour le Brésil, avec des Menem pour l'Argentine, à condition qu'ils continuent la même politique, c'est-à-dire qu'ils payent les dettes et qu'ils oublient les crimes de la dictature militaire.
Mais qu'en est-il des «grands défis posés à l'humanité tout entière», interroge Alain Bascoulergue: la protection des climats, la préservation de la diversité des espèces végétales et animales. Faut-il adopter une charte comme le proposent les organisations non gouvernementales afin de répartir? C'est là «une utopie au mauvais sens du mot», répond Roger Garaudy. En exploitant rationnellement la forêt amazonienne, selon les règles les plus simples, il est possible avec la biomasse de fabriquer deux fois plus d'énergie que l'ensemble du pétrole fourni par l'Arabie Saoudite, mais à condition que cette forêt ne soit pas saccagée par les multinationales «qui s'abattent dessus comme un vol de corbeaux».
«Nous faisons diversion quand nous parlons de l'intégrisme, de la Thaïlande, ou que sais-je», poursuit-il. «Il y a un ennemi et un seul, c'est la domination mondiale des USA.» Il suggère quelques propositions pour y mettre fin, le boycott, les reconversions afin de «rompre le marché mondial qui est en train de laminer le monde et nous mène à un suicide planétaire».
Arnaud Spire fait remarquer que «l'époque a changé, l'impérialisme d'aujourd'hui n'est pas celui d'il y a vingt ans, c'est un nouvel ordre mondial, à certains égards pire que l'ancien». Mais est-ce que les gens ont vraiment en tête un boycott des produits américains? Seule l'intervention des peuples, chacun dans son cadre national, permet d'élever la conscience.

COLONIALISME UNIFIE ET TOTALITAIRE
NOUS avons effectivement à faire face à «un colonialisme unifié, désormais totalitaire sous la bannière des Etats-Unis», répond le philosophe. Comment faire? Multiplier de plus en plus les échanges Sud-Sud, puisque les quatre cinquièmes des ressources sont dans le tiers-monde, afin de se séparer du «monothéisme du marché».
Le premier devoir pour nous, c'est d'en finir avec le leurre de Maastricht, de cette Europe qui n'a jamais représenté que des dominations et de se tourner vers ces pays qui sont complémentaires. Il faut dire non au club des anciens colonialistes et se tourner vers l'Afrique, vers ses besoins réels. Ce qui nous obligera à reconvertir nos industries. Casser le marché, «ce nouveau désordre mondial, la domination américaine». C'est, dit-il, «un géant aux pieds d'argile». L'Occident a connu ces dominations, l'hégémonie romaine, par exemple. Celle d'un pays qui avait la puissance militaire mais qui n'était porteur d'aucun projet humain, comme les Etats-Unis aujourd'hui. Elle s'est effondrée. Les forces pour parvenir au même résultat aujourd'hui existent, mais elles ne se manifesteront pas sous la forme des partis, quels qu'ils soient. Il faut que chacun prenne ses responsabilités. Même si décider de telle ou telle forme de boycott peut avoir des conséquences désagréables ou pénibles pour chacun.
Ne risque-t-on pas, en «boycottant», de décevoir ceux qui agissent de l'intérieur et qui ont des choses à dire, comme les ONG qui seront à Rio, demande Arnaud Spire.
«Si j'y étais allé, répond Roger Garaudy, j'aurais défendu les Indiens. Mais d'autres le feront mieux que moi.» Il conclut son propos en soulignant que l'Occident, massacreur de civilisations, ne peut continuer de se conduire à la fois en «instituteur et en maître du monde».

Lucien Degoy

«Les Fossoyeurs. Un nouvel appel aux vivants», par Roger Garaudy. Editions de l'Archipel. 266 pages, 120 francs

4 mars 2015

Roger Garaudy: subjectivité et création artistique. Par Serge Perottino (1974)



Garaudy et le marxisme du XXe siècle
Présentation, choix de textes, biographie, bibliographie
par
Serge Perottino
© 1969 Editions Seghers, Paris
© 1974 seconde édition, Editions Seghers, Paris

Subjectivité et création artistique
Pages 29 à 45

2 mars 2015

Qu'est-ce que l'Occident ? par Camille Loty Malebranche


Il est des termes qui entrent dans la polysémie par la force de l’histoire où ils se conceptualisent à travers l’action, se font plurivoques par l’extension que leur imprime l’évolution des modes de vie qui en assument l’usage. Le vocable d’occident, est de ces mots qui incarnent un renvoi à des référents tellement multiples qu’il s’y rencontre parfois des sens contradictoires.

Occident historico-géographique
De l’indiction de simple point cardinal évoquant le couchant comme lieu opposé au soleil levant, de la signification élémentaire de repère pour l’orientation, le vocable occident a épousé une nouvelle envergure sémique par les conquêtes de la Grèce puis le formidable essor de la Rome. L’occident comme civilisation s’est conçu en la partie occidentale de l’écoumène connu de l’Europe de l’Antiquité, et précisément par les avancées de l’empire romain, fortement imprégné de la culture grecque et marqué par un christianisme déformé mais catholicisé c’est-à-dire voué à l’universel, pour être à l’usage de Constantin son empereur soi disant converti « chrétien ». Rome est avant tout l’empire romain d’occident même si son pendant oriental avec Théodose, partie qu’on allait encore nommée Byzance selon le nom de sa capitale - nom redonné qui se veut en rupture avec l’héritage de Constantin qui avait appelé Constantinople, cette vieille ville au temps de l’empire romain unifié - lui survivra et marquera au fer rouge de l’histoire et de la culture ses sphères géographiques de domination.      

Occident idéologique (socio-économique)
Dans cet occident moderne et actuel que j’appelle idéologique, se retrouvent intégrés par exemple des pays atypiques respectivement un extrême-oriental et un océanien: le Japon et l’Australie. La Russie, elle, tout en étant totalement distincte de l’occident par l’idéologie soit communiste avec la révolution d’octobre, soit nationaliste comme aujourd’hui sous Poutine, partage avec ledit occident, à la fois par son territoire européen et son histoire européenne, certains traits culturels et politiques, nous pensons ici au tsarisme, à cette époque où les familles d’Europe donc les oligarchies aristocratiques occidentales mariaient leurs fils et filles pour garder le pouvoir et étendre leur empire. Il est toutefois intéressant de préciser ici que le culte dominant russe est oriental, culte orthodoxe relevant précisément de la mouvance de Byzance et de sa patristique orientale augurée par le règne de Théodose.

L’occident, après sa naissance méditerranéenne au sud de l’Europe avec la Grèce et la Rome, est vite devenu par connotation, au gré de son influence conquérante, la mosaïque de cultures caractérisant des sociétés d’Europe occidentale ou d’expatriés originaires de ce continent, ayant la peau claire quoique de différentes ethniques. C’est aussi une collection de sociétés ayant, pour religion dominante, les cultes catholique et protestant, avec une vision très progressiste exclusive et raciste car freinante du progrès de ses peuples conquis, vision hégémonique avec une conception transformatrice de la nature propulsant un industrialisme vigoureux. Mais dans cette vigueur se trouvaient déjà cachés les germes du capitalisme inhumain dont la face actuelle est l’ordre du monde fondé selon un mode économique axé sur le crédit et son corollaire, la dette. Un capitalisme qui risque de détruire l’occident tout en abîmant irréversiblement la planète, condamnant ledit occident et le monde qu’il domine à être excessivement productif, à entretenir une société de consommation déraisonnablement exponentielle, voire compulsive au service de l’ordre financier macabre instauré par le crédit bancaire.

L’occident est aujourd’hui un mode d’organisation sociale en crise qui n’arrive plus à se réajuster vu sinon l’anachronisme mais l’impropriété non viable de ses méthodes classiques de colonialisme et d’impérialisme, ses déchirements démographiques par ses populations multiethniques et multiculturels en crash interne, vu la vétusté anti-écologique de son mode de production capitaliste, vu le vieillissement systémique de l’ordre mondial inhumain presque obsolète imposé par ses puissances dominantes, vu le capitalisme auquel il s’accroche débilement en sacrifiant les droits économiques et citoyens de la personne au profit des banques et des bourses…  

Occidentalisme (l’occident culturel)
L’occident - par la colonialisme puis l’impérialisme procédant par acculturation des peuples via la néocolonisation répétitive et permanente du monde - présidé aujourdhui par la puissance étasunienne, actuel leader de l’occidentalisme, met parfois à contribution, comme en dernier ressort, les forces militaires de l’Otan pour noyer dans le feu et le sang, les pays retors non économiquement acculturables. L’occident culturel - cette weltanschauung idéologique globale tant mythologique que politique de l’occident, qui sévit grâce à l’influence médiatique, didactique selon l’influence scolaire et épistémique des puissances occidentales exprimant la conception du monde à l’occidentale que nous appelons « occidentalisme » - se maintient au sommet de la culture populaire des nations dont il réduit les cultures nationales à la marginalité folklorique sans impact dans le mode de vie socioéconomique. La télévision et le multimédia, bref, la presse mainstream occidentale, fors certaines exceptions, standardise la culture mondiale.


Enfin, dans son acception diplomatique, l’occident évoque le bloc onusien constitué des Usa et de leurs deux alliés ayant droit de veto au conseil de sécurité, que sont le Royaume-Uni et la France.   

Le caractère dominant de l’occident, c’est la violence hégémonique dabord inter-occidentale illustrée par les guerres de conquêtes napoléoniennes et les deux conflagrations mondiales du vingtième siècle sur le front ouest-européen. Violence naturellement sans cesse réajustée contre le reste du monde à travers une hégémonie géopolitique et un bellicisme géostratégique colonialiste puis impérialiste qui tend toujours à faire du monde entier, la chose des establishments occidentaux qui n’en finissent pas d’instrumentaliser la planète par discours et idéologies manipulateurs des consciences individuelles et collectives. Rage de dominer et frénésie d’exploiter autrui par n’importe quelle voie selon la pire pulsion de convoitise, telle est, malgré les grandeurs scientifiques, techniques et technologiques, en dépit de l’éclat axiologique des chartes arguant d’humanisme et de démocratie, l’effigie macabre de l’occident, effigie d’un prédateur barbare impitoyable… 

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE