19 février 2015

Parler à quelqu'un n’est pas dialoguer. Le dialogue commence par le respect et l’écoute

Dialoguer, ce n’est pas chercher à persuader 

http://humanisme.soka-bouddhisme.fr/
Nous sommes quotidiennement amenés à dialoguer avec les autres : nos proches, nos amis, nos collègues, ou des inconnus. Pourtant, établir un dialogue authentique n’est pas chose facile.
Robert Anderson, professeur de communication à l’université de Vancouver, collabore avec le Centre pour le dialogue Morris J. Wosk, une institution dédiée à l’étude et à la pratique du dialogue. Il partage son expérience : « Le dialogue demande un réel effort. Les pré-requis ou, plutôt, les ingrédients nécessaires au dialogue – l’idée d’étendre son engagement au point de pouvoir écouter quelqu’un d’autre, l’écouter attentivement et non pas simplement attendre qu’il fasse une pause pour pouvoir contrer ce qu’il dit – ce sont là des choses que beaucoup de nous avons du mal à faire. »1
Il arrive en effet que le dialogue tourne à une véritable guerre de mots, plus ou moins courtoise, dans laquelle la seule motivation est de convaincre l’autre et lui imposer à tout prix son point de vue. C’est l’état de colère qui se manifeste alors. L’échange se transforme en une manifestation d’arrogance et de fermeture. Aucun vrai dialogue n’est possible dans de telles circonstances. On plutôt, c’est un « dialogue de sourds » au bout duquel, au mieux, chacun restera retranché derrière ses positions.

L’écoute est la clé

Le vrai dialogue commence donc par l’écoute. À ce titre, l’Institut Toda a élaboré dix règles pour le dialogue (voir ci-contre), dont la première est d’« honorer les autres et les écouter profondément avec le cœur et l’esprit ».
Daisaku Ikeda écrit à ce sujet : « [L’important] est de respecter son interlocuteur et d’écouter vraiment ce qu’il a à dire. Cela paraît simple, mais ces deux points son la véritable essence du dialogue, indispensable dans l’ère de la mondialisation du XXIe siècle. Parler à quelqu'un n’est pas dialoguer. Le dialogue commence par le respect et l’écoute. Cela implique écouter, s’exprimer et écouter à nouveau. Un tel échange ouvert et franc brise tous les murs des préjugés et des conceptions toutes faites, permettant de reconnaître l’humanité que nous avons en commun. Lorsque nous réalisons qu’il n’existe aucune différence essentielle entre nous, nous sommes capables de communiquer avec sincérité et de faire éclore la confiance. »2
Le dialogue n’a donc rien à voir avec le fait d’avoir tort ou raison, mais consiste en un échange constructif et bénéfique pour les deux parties. En approchant notre interlocuteur avec humilité, dans l’idée que nous avons quelque chose de précieux à apprendre de lui et lui de nous, nous créons les meilleures conditions pour un échange fécond et mutuellement enrichissant.

Un dialogue libre et ouvert

Il s’ensuit que la qualité de nos dialogues dépend, en grande partie, de la qualité de notre écoute. Et puisqu’il s’agit d’« écouter profondément », la question est de savoir jusqu’à quel point nous sommes prêts à écouter. Car écouter n’est pas si simple qu’il y paraît... Si l’on s’y prête, si peu que ce soit, on se rendra compte du curieux filtrage que nous opérons, presque inconsciemment. On pourrait appeler cela l’« écoute sélective », qui consiste à n’entendre que ce que l’on veut entendre, c’est-à-dire tout ce qui correspond à nos préjugés et à nos attentes.
Ainsi, il est clair qu’avoir des attentes préétablies vis-à-vis de notre interlocuteur restreint d’autant notre capacité à l’entendre. « C’est ce que j’appelle l’un des ennemis du dialogue, commente le Pr Robert Anderson. Les gens ne se réunissent généralement pas sans but, pourtant si ce but est trop prééminent, alors le dialogue devient une négociation. Les qualités d’ouverture et de liberté propres au dialogue sont compromises. »3
Écouter profondément nous met directement face à l’autre dans toute son altérité. Cela requiert une large capacité de tolérance et d’acceptation de ce que l’autre est, et de ce qu’il a à dire. Par un effet de miroir, cela nous renvoie également à nos propres limites. Car ce que l’on n’écoute pas en soi, on ne peut l’entendre chez les autres.
Daisaku Ikeda, en commentant l’histoire du bodhisattva Jamais-méprisant, qui proclamait sa foi en la bouddhéité des personnes qu’il rencontrait, revient sur cette notion de tolérance : « Lorsqu’on est rigoureux en ce qui concerne la Loi [bouddhique], il est possible de croire en l’être humain ; c’est seulement dans ces conditions qu’une véritable tolérance envers les autres devient possible. »4 Ainsi, la véritable tolérance, l’acceptation de l’autre, découlent d’une confiance profonde en l’être humain.

Débat d’idées ou rencontre humaine ?

« Ecouter profondément avec le cœur et l’esprit » veut dire aussi reconnaître l’humanité chez l’autre. S’il est vrai que tout débat d’idées peut rapidement faire apparaître des divergences de points de vue, noter humanité, elle, est la même.
Il s’agit donc de remettre l’être humain au centre de l’échange. C’est-à-dire s’intéresser réellement à l’autre et faire preuve d’empathie. Pour cela, il faut savoir entendre, derrière les mots, l’être humain – avec son contexte, son histoire personnelle, le monde intérieur qui l’anime. Notre interlocuteur ne fait pas que penser et parler, mais également rêve, vit, ressent – comme nous-mêmes – et, par-dessus tout, est doté d’un potentiel créatif infini. C’est devant la merveille de cette « entité de vie » prise dans sa globalité que l’on devrait, tel le bodhisattva Jamais-méprisant, s’incliner.
Daisaku Ikeda nous encourage en ce sens : « Ne soyez pas froid, distant ou hautain. Soyez chaleureux et authentique et consacrez-vous sincèrement au bien-être de tous. Faites preuve d’une considération telle que vous touchez et apportez de la joie à tous ceux avec qui vous êtes en contact. […] Toute personne mérite le respect. Tout individu doit être mis en valeur et apprécié. »5
Mener de tels dialogues sincères et bienveillants constitue le moyen fondamental de rapprocher les individus, et créer la compréhension et la confiance mutuelle qui feront progresser l’humanité tout entière vers la paix.

Tiré de Cap n° 790, mars 2009.

Notes

  • 1. Dialogue, A good conversation, SGI Quarterly n° 47, janvier 2007, traduction libre.
  • 2. D. Ikeda, D&E-mars 2008, n° 195, ACEP, p. 8.
  • 3. Dialogue, A good conversation, SGI Quarterly n° 47, janvier 2007, traduction libre.
  • 4. D. Ikeda, La Nouvelle Révolution humaine, vol. 3, ACEP, p. 121.
  • 5. D. Ikeda, D&E-novembre 2007, n° 191, p. 25.

18 février 2015

Des chrétiens dans la révolution

 Roger Garaudy, « Évangile et marxisme : des chrétiens dans la révolution » in Réforme, n° 1498, samedi 1er décembre 1973, p. 18. 
La revue Réforme est un hebdomadaire protestant d’actualité (ce qui est important pour comprendre le contexte).
L'article est partiellement reproduit dans l'étude-recueil de Serge Perottino (seconde édition de 1974, pp. 187-189) dans la rubrique : « sur les fondements de la révolution socialiste », sans les intertitres ni le chapeau introductif.
N. B

[Comme d'habitude double-clic sur l'image pour une meilleure lecture ]

17 février 2015

En Belgique aussi il ne fait pas bon se référer à Roger Garaudy...





 Un membre du parti La Droite dépose plainte au pénal contre Yacob Mahi
 

Yacob Mahi



Serge Van Cutsem est l'un des co-fondateurs du petit parti La Droite. Cet habitant de Braine-le-Comte a déposé plainte au pénal contre le professeur de religion islamique Yacob Mahi. Il appuie sa plainte avec constitution de partie civile sur la récente lettre ouverte de l'enseignant de l'athénée Da Vinci. Dans celle-ci, Yacob Mahi se réclame de la pensée de Roger Garaudy, condamné en France pour négationnisme.

Serge Van Cutsem se présente comme un fils de résistant et de déporté. C'est notamment à ce titre qu'il dépose plainte contre le controversé professeur de religion islamique Yacob Mahi. L'enseignant a récemment défrayé la chronique à l'occasion du passage à tabac d'un élève de l'athénée Léonardo Da Vinci à Anderlecht. Une agression liée à l'attentat contre Charlie Hebdo selon l'adolescent, qui affirme avoir refusé de signer une pétition contre son professeur d'histoire après que celui-ci a défendu la liberté d'expression et condamné l'attentat contre le journal satirique français. Une pétition qui aurait été initiée ou suggérée par le professeur de religion islamique Yacob Mahi, selon certaines sources, ce que l'enseignant conteste farouchement. Pour se défendre, Yacob Mahi a adressé aux médias une lettre ouverte [a lire aussi ci-dessous, NDLR] dans laquelle il se réfère à Roger Garaudy, qu'il qualifie de "maître à penser". Philosophe français, mort en 2012, ancien communiste, Roger Garaudy a été condamné par la justice de son pays pour avoir nié la réalité de la Shoah pendant la seconde guerre mondiale dans un ouvrage intitulé "Les mythes fondateurs de la politique israélienne", paru en 1995.
Pour Serge Van Cutsem, en se référant explicitement à un auteur condamné pour négationnisme, Yacob Mahi se rendrait lui aussi coupable du délit de négation des crimes nazis sur le peuple juif pendant la seconde guerre mondiale. Plainte juridiquement fondée ou amalgame destiné à jeter un peu plus d'huile sur le feu? La justice tranchera. Peut-être.

P. Carlot
RTBF
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 Lettre ouverte de Yacob MAHI face aux accusations mensongères d’adultes ingrats, irresponsables et utilitaristes, relayés dans les médias

Bruxelles, le 4 février 2014 – le 14 rabie II, 1436 

Les média, l’antichambre qui pénalise et marginalise
Assailli d’appels téléphoniques de la part de journalistes, depuis 2 jours, me demandant de réagir face aux mensonges colportés et aux manipulations engagées par des adultes irresponsables qui, malheureusement sont amenés à façonnés l’avenir intellectuels de nos jeunes concitoyens belges, et qui le pervertissent plus qu’autre chose, je prends la peine de répondre aux accusations de ces êtres malhonnêtes.
Les média ne disposent que d’arguments relatés par des rumeurs entretenues et des interprétations erronées et orientées idéologiquement, qui sont de la désinformation nourrie par des préjugés. Je les invite à s’interroger sur les fondements de certaines des analyses et sur leur capacité à interpréter les faits et à prendre le recul nécessaire.
Par les déclarations populistes, électoralistes, politiciennes de certains acteurs et politiciens, l’on surfe sur un scénario où l’on donne l’impression de vouloir épargner la société d’un islamisme grimpant, et on entretient ainsi la logique de la peur, pour stigmatiser une communauté de foi. J’ose espérer que les média ne souhaitent pas accroître l’exaspération et la radicalisation des jeunes citoyens belges musulmans. Toute forme de marginalisation, sur la base d’informations mensongères et d’analyses inadéquates, dessert les devenir d’un islam enraciné en Belgique.
Enseignant depuis de nombreuses années, n’ayant aucun reproche de la part des responsables, de parents ou de collègues, sur la qualité de mon travail, j’ai bénéficié durant tout ce temps de la considération de leur part face à ma disposition à dialoguer avec autrui, en ne manquant jamais de faire mon autocritique. Mon souci de voir respecter des valeurs que l’enseignant a pour mission de défendre et de transmettre est toujours exprimé dans l’autocritique de ma personne et jamais comme une pensée unique s’érigeant en vérité absolue à être vénérée par tous.
Il n’y a, sans aucun doute, de la manipulation dans l’air de la part d’acteurs adultes qui ont menés à des mensonges exprimés par un jeune agressé. Jamais il n’a été question d’une pétition, ni même d’un renvoi d’un enseignant. Jamais il n’y a eu de bagarre entre jeunes pour la question de Charlie Hebdo, mais il n’y a eu que de la volonté mensongère pour lancer le discrédit sur une personne qui a le souci d’écoute attentive et citoyenne avec des jeunes qui l’interpellent. Pour se faire, il semble avoir eu de la manipulation des esprits via des réseaux sociaux, et de la pression sur des victimes afin d’orienter leurs propos et de vendre leur dignité.
J’ai dénoncé les exactions faites au nom de l’islam contre Charlie Hebdo, j’ai dénoncé l’appel à une loi contre le blasphème, et je dis que je ne suis « ni Charlie, ni juif, ni flic », je rajoutais que je ne me prononçais pas en tant que musulman pour désapprouver les crimes mais que je suis la conscience éveillée de l’opprimée et que je suis « la liberté ». Toute dérision qui ne prend pas en compte les sensibilités et les règles de civilités, et qui a pour objet de froisser quiconque en le tournant à la dérision, dans le seul souci de jouir du droit, sans construire avec celui-ci un message éducatif et pédagogiquement accepté, fait de la liberté d’expression un abus.
Il va de soi que les étudiants ont le droit d’être respectés dans leur identité, et qu’ils n’ont pas à être froissés, ou agressés par des points de vue qui porteraient atteintes à la nécessaire neutralité dans l’enseignement. Légaliste dans mon emploi, oui je le suis ! Quand je suis interpellé pour des propos déplacés, racistes, islamophobes, ou encore sexistes, je mène les jeunes à agir en tant que citoyen par le biais du dialogue avec la personne concernée, en vue de clarifiée les choses, ensuite je les conseille en vue de recourir à une médiation entreprise par qui de droit, pour enfin aboutir, en cas de conflit permanent à interpeler les pouvoirs compétents au sein de l’institution scolaire. Telle est ma démarche de citoyen belge musulman. Il va de soi que quand une personne se sent stigmatisée et qu’elle est victime d’agression langagière ou de racisme, je ne peux que l’orienter vers le droit le plus strict de
tout citoyen, à savoir entreprendre une démarche légale et interpellé les services d’aides aux victimes si nécessaire. Je tente ainsi d’offrir la possibilité d’acquérir les outils indispensables à l’émancipation citoyenne des jeunes générations.
La société civile n’a pas à devenir un lieu où les identités doivent se nier afin de faire partie de la cité. Dans mon engagement de citoyen spirituel, animée par une foi vécue qui devient militante, et ayant le souci d’un engagement responsable façonnée par le cheminement de ma foi, je considère que ma manière de vivre ma spiritualité et de l’exprimer m’offre une expérience existentielle qui oeuvre dans le sens d’une vision sociétale de respect des différences, et non pas d’un laïcisme absolutiste, qui devrait s’ériger en nouveau credo idéologique à confesser. Je tente de réaliser ma foi dans son esprit humaniste et universel au-delà de sa littéralité. Cela fait partie intégrante de ma lutte incessante en vue d’un art pluriel de vivre et du construire ensemble.
La vision impériale des médias et des lobbys de la pensée unique plaide pour la soumission de l’esprit à une garde prétorienne, par qui la liberté d’expression subirait de la censure. Lancer le discrédit sur une personne, par le biais de propos « policiers », dans les termes de certains milieux radicaux extrémistes laïcistes et sionistes, ainsi que par des politiciens démagogues, relayés par les médias, n’est rien d’autres que de la stigmatisation et de la dictature intellectuelle. La catégorisation médiatique entreprise actuellement à l’encontre de ma personne est une sorte de justification idéologique par laquelle un populisme s’érige en doctrine, pour tenter de me dicter une islamité juste. Chérissant le refus de toute ingérence et étatisation du champ religieux, je refuse le culte du tabou de pensée différemment du politiquement correct. Certes, ma voix restera sonore et énergique.
Oui, j’ai dit dans les médias que l’islam considère l’homosexualité comme contre nature, et je n’ai jamais stigmatisé un homosexuel, ni même juger ou condamner sa personne. J’ai le droit, au nom de la liberté d’expression de considérer que son acte me pose un souci. Le théologien que je suis analyse les textes et par le biais d’une lecture allégorique, je donne du sens à mon point de vue. Quand je dis que les jeunes partis en Syrie ne posent aucun problème d’intégration dans notre pays, c’est exact. Ils sont de bons vivants belges et surtout beaucoup sont de brillants élèves. La vraie question est celle de savoir pourquoi nos autorités judiciaires ont laissé aller les citoyens belges vers la mort. Ils sont manipulés par une aspiration héroïque, alors que pour eux ils justifient leur combat comme une résistance par laquelle ils aspirent à Dieu. Avons-nous tenté de comprendre pour y remédier ? Ces jeunes sont embrigadés par les escadrons de la mort soutenus par les USA, les pétromonarchies et Israël qui commettent des exactions, en Irak, en Syrie ou encore les crimes de guerre et le génocide commis contre le peuple Palestinien, par le procureur du terrorisme international, le gouvernement israélien. Oui ! Il est temps de démasquer le silence de ceux qui me critiquent et qui ne dénoncent pas le départ de citoyens belges vers la Palestine pour servir Tsahal en commettant le crime de la colonisation, et de l’épuration ethnique contre les civils Palestiniens. Cela ne les gêne pas quand notre Etat s’incline devant le totalitarisme des pétromonarchies qui tuent en Syrie, et qui ne respectent aucun des droits élémentaires humains, et avec lesquels il traite. Oui ! j’ai soutenu la liberté d’expression d’un orateur étranger, contre la censure de la parole, au nom du droit garanti par la constitution. Ai-je péché quand je cite un auteur, non pas dans ses excès éventuels, mais dans sa pensée élaborée même si je ne pense pas comme lui ? Citer Roger Garaudy (1913-2012), irrite. Philosophe de renommée mondiale, il n’a cessé de dénoncer des pensées uniques, et il était constructeur du dialogue des civilisations. Citer sa philosophie et ses idées, tout en convoquant l’esprit critique, n’est-ce pas là une des valeurs fondamentales qui sous-tendent notre société ? Ou alors on préfère la censure et le discrédit car on est incapable de répondre objectivement à ses idées, et on évite ainsi le débat ? Faudrait-il interdire la lecture de tout ce qui ne va pas dans le sens d’une idée sacralisée en pensée unique ? Honte à ceux qui soldent ainsi leur dignité.
Vous pensez donner de la légitimité à votre langage, par une rhétorique labellisé d’une prétention universaliste. Sur un plan sémantique, la catégorisation dramatise la réalité en normalisant des propos stéréotypés ainsi que des contrevérités. Notre société n’est pas un sanctuaire fermé sur des dogmes exclusivistes, qui imposeraient de confesser un nouveau credo idéologique. Pourquoi la parole d’un humaniste musulman, fait-elle donc tant peur ? Etre autonome, sujet de son histoire, acteur de la cité, capable de s’exprimer de façon audible, de prendre une position critique et une décision circonstanciée sur les questions de société, tel est le souci d’un citoyen qui ne met pas sa foi en veilleuse.
Toute caricature faite à mon égard ressort d’une volonté obsessionnelle de diaboliser l’homme en portant atteinte à mon honneur. De même que toute lecture sélective et catégorisation insidieuse de mes propos sortis de leur contexte, viole ma pensée. Je plains la superficialité des êtres touchés d’une double surdité et d’une incapacité à analyser avec lucidité mes propos, pour devoir recourir à des propos diffamatoires, ce qui plonge le dialogue dans l’impasse.
Enfin, avec mon maître spirituel l’imam Sadek Charaf (1936-1993), sainteté sur son âme, je proclame que « le dialogue n’est pas l’extinction de soi en l’autre, mais une construction perpétuelle de soi avec l’autre ». Evitons alors, une société tournée vers l’exclusion, et qui renforce un communautarisme destructeur de l’altérité culturelle. L’espace publique est un lieu de construction d’une raison collective, il est important de sauvegarder une pluralité de référence identificatoire liée au contexte et à notre histoire. Là, il sera donné alors, à notre société de vivre la diversité de ses mémoires. Je revendique à la manière de mon maître à penser Roger Garaudy (1913-2012), paix sur son âme, « une résistance qui serait un souffle nouveau, pour participer à un avenir qui ne serait pas le simple prolongement du passé, mais l’action incessamment créatrice du futur, qui a déjà commencé », Inshâ Allâh

Yacob MAHI
Théologien, Islamologue,
Dr en Histoire et Sciences de religions



Nuit et brouillard



NUIT ET BROUILLARD

Paroles et musique: Jean Ferrat


Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers,
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés,
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants,
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent.
Ils se croyaient des hommes, n'étaient plus que des nombres:
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés.
Dès que la main retombe il ne reste qu'une ombre,
Ils ne devaient jamais plus revoir un été

La fuite monotone et sans hâte du temps,
Survivre encore un jour, une heure, obstinément
Combien de tours de roues, d'arrêts et de départs
Qui n'en finissent pas de distiller l'espoir.
Ils s'appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel,
Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vichnou,
D'autres ne priaient pas, mais qu'importe le ciel,
Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux.

Ils n'arrivaient pas tous à la fin du voyage;
Ceux qui sont revenus peuvent-ils être heureux?
Ils essaient d'oublier, étonnés qu'à leur âge
Les veines de leurs bras soient devenus si bleues.
Les Allemands guettaient du haut des miradors,
La lune se taisait comme vous vous taisiez,
En regardant au loin, en regardant dehors,
Votre chair était tendre à leurs chiens policiers.

On me dit à présent que ces mots n'ont plus cours,
Qu'il vaut mieux ne chanter que des chansons d'amour,
Que le sang sèche vite en entrant dans l'histoire,
Et qu'il ne sert à rien de prendre une guitare.
Mais qui donc est de taille à pouvoir m'arrêter?
L'ombre s'est faite humaine, aujourd'hui c'est l'été,
Je twisterais les mots s'il fallait les twister,
Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez.

Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers,
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés,
Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants,
Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent.

16 février 2015

Chrétiens et marxistes: une complémentarité nécessaire

Sur [le] plan des méthodes et des moyens,chrétiens et marxistes s'opposent surtout non par l'esprit qui les anime mais par sa perversion. Sans aucun doute serait incompatible avec un christianisme authentique un marxisme qui prétendrait que le changement de l'homme est possible par le seul changement des structures. Sans aucun doute serait incompatible avec un marxisme authentique un christianisme qui prétendrait résoudre les problèmes historiques par une simple prédication morale et une charité artisanale.
L'efficacité historique exige que l'on s'attaque à la fois aux structures et aux consciences. Il est vrai que le marxisme historique a toujours eu une certaine propension à mettre trop exclusivement l'accent sur le premier terme, et le christianisme historique l'accent sur le second. N'est-ce pas là le signe d'une complémentarité nécessaire? Mais si nous ne voulons pas qu'une telle rencontre se situe simplement au niveau des « appareils », à partir d'une confortable reconnaissance de 1' «irréductibilité» ou de 1' « incompatibilité » définitive des visées fondamentales de chacun, ce qui ne laisse plus place qu'à des alliances tactiques, diplomatiques,provisoires, et interdit la construction commune d'un avenir à long terme, il faut reconnaître que la logique du dialogue implique des contraintes.
Il n'est pas vrai qu'un dialogue est possible entre un chrétien intégriste et un marxiste dogmatique :c'est la loi du dialogue d'obliger les intégrismes et les dogmatismes au recul. C'est d'ailleurs ce qui fait sa fécondité.
Une authentique et humaine rencontre exige de chacun des partenaires un profond changement de lui-même, non pas au sens où l'on demanderait au chrétien de n'être pas chrétien ou de l'être moins,ou au communiste de n'être plus communiste ou de 'être moins, mais en ce sens que cette rencontre exige de chacun qu'il sache distinguer, dans sa propre attitude, ce qu'il y a de fondamental et ce qui découle des formes culturelles ou institutionnelles que le christianisme ou le marxisme ont pu prendre au cours de leur histoire. Non pour leur reprocher naïvement d'avoir été historiquement conditionnés,mais pour leur demander d'en prendre
conscience, de considérer que ce risque est toujours actuel, et de nous aider mutuellement, à partir d'une distanciation critique à l'égard du passé, qui est notre trace, à construire ensemble l'avenir, qui est notre dessein.
Il existe un stalinisme chrétien comme il existe un cléricalisme marxiste. L'un conduit aux inquisitions et aux Syllabus, l'autre aux socialismes bureaucratiques et despotiques.Nous ne pouvons nous libérer de nos perversions que par cette permanente et réciproque interpellation de ce que chacune de nos communautés porte en elle de meilleur.
A un moment où l'homme atteignant pourtant un sommet de puissance l'espoir semble partout vaciller, il est à la fois nécessaire et possible que nous unissions nos efforts pour une tâche qui n'est rien moins que réorienter l'histoire humaine.
La plus grande révolution reste à faire.
Nul d'entre nous ne peut la faire seul.
Ce serait un malheur historique que nous ne la fassions pas ensemble.

Roger Garaudy
Dernières lignes de Reconquête de l’espoir, 1971

Andalousie 1992



OMBRES ET LUMIERES SUR L'ARENE ANDALOUSE
Le quart des Andalous est au chômage. L'économie de la région autonome est marquée par la récession et ne supporterait pas selon l'Union générale des travailleurs (UGT), l'intégration européenne à marche forcée qu'implique le traité de Maastricht

L'Humanité
17 Septembre 1992

A l'Exposition universelle de Séville, le grand pavillon de l'Andalousie, l'une des «nations de la nation espagnole», dresse sa gigantesque cheminée azur à l'intérieur de laquelle les visiteurs sont censés découvrir «un espace de progrès qui s'intègre au monde». Cette structure architecturale moderniste serait, en quelque sorte, le kiosque immergé d'un sous-marin bientôt bourré de haute technologie et de devises étrangères, qui ne demanderait qu'à faire surface sur les eaux «maastrichiennes» de la Méditerranée. Une superstructure chancelante et difficilement supportée par une économie rouillée et ensablée.
«Notre situation sociale et économique, marquée par des niveaux inférieurs de production, la faiblesse du secteur industriel jointe à un niveau des revenus au rez-de-chaussée de l'Espagne, est d'une grande fragilité», estime Gabriel Centeno, secrétaire de l'Union générale des travailleurs (UGT) pour l'Action institutionnelle.
Le quart de la population active d'Andalousie est au chômage. Ces 65.000 sans-emploi représentent le quart des chômeurs officiellement recensés dans toute l'Espagne. Le travail précaire, qui contraignait les paysans à la misère ou à l'émigration, existe toujours. Il est quasiment devenu une règle d'embauche. Les héritiers des «latifundistas» (gros propriétaires terriens) ou les managers des multinationales recrutent cette main-d'oeuvre bon marché au coût horaire inférieur de moitié à celui de la France. Le revenu familial moyen en Andalousie est de l'ordre de 35.000 francs par an, un tiers de moins que celui d'une famille catalane.
Pour Antonio Ordonez, secrétaire UGT de la Communication et de l'Image, les travaux publics et le bâtiment sont en pleine récession après l'embellie due pour beaucoup aux investissements consentis pour l'Expo 92. Les équipements publics et logements sociaux sont sacrifiés, alors que le journal catholique «Iglesia en Andalucia» a recensé 5.057 taudis où s'entassent plusieurs familles.
L'agriculture et l'élevage sont aussi en difficulté. Dans ce pays, de jeu aristocratique, la corrida est devenue un art populaire majeur, et, dans l'émouvant petit musée taurin de Cordoue, on vénère autant Manolete que le taureau qui l'envoya, en 1947, au paradis des matadors. La rancoeur ancestrale, dans les campagnes andalouses, envers les grands propriétaires, n'est pas due à la dégénérescence de la race taurine. Plus de quinze ans après la fin du franquisme, les latifundiaires détiennent toujours l'essentiel du 1,2 million d'hectares d'oliviers, du million d'hectares de céréales, des 500.000 hectares de fruits et légumes de l'Andalousie - surtout tournée vers l'exportation. La réforme agraire n'a pas eu lieu. «Le gouvernement socialiste a eu peur des grands propriétaires», commente Antonio Ordonez.
La faiblesse de l'industrie andalouse semble chronique. Pour les «décideurs», politiciens socialistes qui administrent la région autonome, branchés sur Madrid et Bruxelles, l'avenir de l'Andalousie passerait par une réorientation de l'industrie du tourisme. «Touristes en gants blancs», comme les appelle «Andalucia economica», qu'il faut attirer dans l'Extrême-Sud euro-méditerranéen en développant golfs, immobilier haut de gamme ou lieux de congrès pour hommes d'affaires.
L'UGT, qui a souscrit au plan de développement économique de la région, considère cependant que, «sans un secteur public andalou renforcé, complémentaire de secteurs privés, la région autonome sera incapable de supporter les assauts de l'intégration européenne; ce qui se traduira par son incapacité à s'opposer à l'achat de terres et d'entreprises andalouses rentables par les multinationales, ce qui sera très préjudiciable à la croissance productive et à la création de richesses par et pour l'Andalousie».
La mise en oeuvre du traité de Maastricht pourrait faire passer cette région à la moulinette des grands patrons européens. Une région qui a, peut-être, comme l'explique magnifiquement Roger Garaudy dans sa fondation de Cordoue, encore la vocation d'être, comme avant la Reconquête par les Rois Catholiques, un pont entre l'Orient et l'Occident.


Philippe Jérôme

15 février 2015

"Toute philosophie...est une métaphysique du bonheur, ou bien elle ne vaut pas une heure de peine". Alain Badiou



L'être-heureux du sujet... réside dans sa découverte, à l'intérieur de lui-même, de sa capacité à faire quelque chose dont il ne se savait pas capable. Tout le point est ici dans le dépassement - au sens hégélien, Aufhebung - à savoir, passer outre la limite apparente en découvrant qu'en elle-même se tient la ressource de son franchissement. En ce sens, tout bonheur est une victoire contre la finitude.
Il faut introduire ici une distinction tranchée entre « bonheur » et « satisfaction ». Je suis satisfait quand je vois que mes intérêts d'individu sont en conformité avec ce que le monde m'offre. La satisfaction est donc déterminée par les lois du monde et par l'harmonie entre mon moi et ces lois. En dernier ressort, je suis satisfait quand je peux m'assurer que je suis bien intégré dans le monde. Mais on peut objecter que la satisfaction est en réalité une forme de mort subjective, parce que l'individu, réduità sa conformité au monde tel qu'il est, est incapable de devenir le sujet générique qu'il est capable d'être.
Dans un processus d'émancipation, nous expérimentons le fait que le bonheur est la négation dialectique de la satisfaction. Le bonheur est du côté de l'affirmation, de la création, de la nouveauté et de la généricité. La satisfaction est du côté de ce que Freud appelait la pulsion de mort, la réduction de la subjectivité à l'objectivité. La satisfaction est la passion de chercher et de trouver la « bonne place » que le monde offre à l'individu, puis d'y demeurer.
C'est là pourquoi tout ce texte parle de la relation étroite qui existe entre le bonheur et la subjectivation d'un processus post-événementiel d'émancipation (politique), de création (artistique), d'invention (scientifique) ou d'altération - au sens du devenir-autre-en-soi-même - (l'amour).
Donc changer n'est pas obtenir un résultat. Le résultat réside dans le changement lui-même.
Cette vision peut sans doute être interprétée à un niveau plus général : le bonheur n'est pas la possibilité de la satisfaction de chacun. Le bonheur n'est pas l'idée abstraite d'une bonne société dans laquelle chacun est satisfait. Le bonheur, c'est la subjectivité d'une tâche difficile : se débrouiller avec les conséquences d'un événement et découvrir, sous l'existence terne et morne dans notre monde, les possibilités lumineuses offertes par leréel affirmatif, dont la loi de ce monde était la négation cachée. Le bonheur, c'est de jouir de l'existence puissante et créatrice de quelque chose qui, du point de vue du monde, était impossible.
C'est un choix, le vrai choix de nos vies. C'est le vrai choix concernant la vraie vie.
Le poète français Arthur Rimbaud a écrit : « La vraie vie est absente. » Tout ce que je tente ici d'affirmer se résume à ceci : c'est à vous de décider que la vraie vie est présente. Choisissez le nouveau bonheur, et payez-en le prix !

Alain Badiou
Métaphysique du bonheur réel, pages 53 à 55 extraits
PUF, 2015

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