12 janvier 2015

"Venir à l'islam n'est pas pour moi renier Jésus ni Marx" (Roger Garaudy)




Pourquoi je suis musulman
LE MONDE du 30.07.1983 

J'ai choisi, à vingt ans, de devenir chrétien et d'adhérer au parti communiste français. C'était en 1933. Un moment tragique du siècle : celui du déferlement en Europe de la grande crise économique ; celui de l'arrivée de Hitler au pouvoir.
Ce double choix ne me paraissait nullement contradictoire, mais nécessaire, et complémentaire : dans un monde de l'absurde et de l'horreur, retrouver un sens à ma vie et à l'histoire en me branchant sur la foi abrahamique, sur le message chrétien. Et, en même temps, en l'absence d'une véritable doctrine sociale chrétienne et d'une politique chrétienne permettant de lutter contre le chaos, chercher, dans le marxisme, une méthodologie de l'initiative historique pour un projet capable de surmonter les contradictions mortelles du système. Le parti communiste était alors l'adversaire le plus résolu du capitalisme et du nazisme.
Je ne regrette nullement ce double choix et je n'en ai honte devant personne : dans les grands problèmes du siècle il m'a mis, pour l'essentiel, du côté de ceux qui luttent pour l'avenir et pour l'espérance : contre Munich, pour les républicains dans la guerre d'Espagne; dans la lutte contre Hitler où, arrêté en septembre 1940, ce choix me valut trois ans de prisons et de camps; dans l'effort pour la renaissance française, après la guerre, et l'opposition aux guerres colonialistes.
D'autres se contentaient de refléter le chaos du siècle et de conclure que la vie n'a pas de sens : " La vie est une passion inutile ", disait Sartre, ajoutant : " L'enfer, c'est les autres. " Chrétien, je n'ai jamais cru inutile cette " passion " ; communiste, les autres n'étaient pas pour moi " l'enfer ". Monod, extrapolant à toute la vie une hypothèse qui s'était révélée féconde au niveau biologique, voulait réduire l'épopée humaine à la " nécessité " et au " hasard ". Défendant contre lui et Marx et Teilhard de Chardin, nous n'avons cessé d'affirmer que la vie et l'histoire étaient un dessein volontaire, qu'elles avaient un sens.
Nous avons lutté pour ce dessein et ce sens. Camus se faisait le prophète de cette absence de sens, de " l'absurde ", nous proposant cette seule perspective dérisoire : concevoir " Sisyphe heureux ". Nous avons préféré Don Quichotte à Sisyphe, et nous poursuivions, contre vents et marées, le dialogue entre chrétiens et marxistes, avec la certitude qu'il n'y a pas de socialisme ni de communauté humaine véritable si l'on fait abstraction de la dimension transcendante de l'homme, et, pas davantage, si la foi abandonne à César la politique, on ne parvient pas à assigner des fins humaines au pouvoir merveilleux et redoutable de nos sciences et de nos techniques.
Je n'ai jamais cru, avec Althusser, que " l'homme est une marionnette mise en scène par les structures ", ni avec Vahanian que " Dieu était mort ", pas plus que l'homme avec Foucault.
Même lorsqu'il se révéla, du vingtième congrès du parti soviétique jusqu'à l'invasion de Prague, que l'U.R.S.S. n'était pas le socialisme ; même lorsqu'il se révéla, après le concile, que l'Église ne réalisait pas la grande espérance d'aggiornamento du prophétique pape Jean XXIII, nous n'avons pas cessé de tenir, de toutes nos forces, les deux bouts de la chaîne, avec mon frère Dom Helder Camarra, avec des poignées de chrétiens et de militants, surtout du Tiers-Monde.
1968, même sous une forme utopique et apocalyptique, nous a fait prendre conscience que le modèle occidental de croissance économique était plus dangereux encore par ses succès que par ses échecs : il pervertissait la politique en " équilibre de la terreur ", et la culture en technocratie, par absence de fins humaines.

Il me parut alors évident que le dialogue chrétien-marxiste, dont j'étais depuis si longtemps l'animateur, si riche d'espoir qu'il fût, devenait " provincial ", seulement occidental. Je lançai, en 1974, une autre rencontre des cultures qui ne contredisait pas la première mais qui l'étendait à l'échelle du monde : le dialogue des civilisations. Nos problèmes sont planétaires. Ils ne peuvent être résolus qu'à l'échelle planétaire. En interrogeant les sagesses de trois mondes, trop longtemps colonisés et occidentalisés, afin de concevoir et vivre d'autres rapports de l'homme avec Dieu, avec les autres hommes, avec la nature.
C'est alors que j'ai pris conscience, dans l'étude des cultures non-occidentales, des potentialités particulières de l'islam. Non par une découverte soudaine, car j'ai écrit mon premier essai enthousiaste sur la civilisation arabo-islamique dès 1946, après une décisive rencontre avec le cheikh Ibrahimi. Maintenant l'islam m'apparaissait comme apportant réponse aux questions de ma vie.
Sur trois points capitaux pour la conscience critique de ce siècle.
1) Le prophète Mohammed n'a jamais prétendu créer une religion nouvelle, mais nous rappeler à la foi fondamentale d'Abraham. Dans le Coran, Moïse et Jésus sont des prophètes de l'islam. Le monde, en lui, peut retrouver la dimension transcendante dans l'unité de la grande tradition juive, chrétienne et musulmane.
2) L'islam ne sépare pas la science de la sagesse, ni la sagesse de la révélation.
La science musulmane, à son apogée, à l'université de Cordoue, ne séparait pas la recherche des causes de la recherche des fins, ce qui empêche la science de dégénérer en scientisme, la technique en technocratie, la politique en machiavélisme, en les obligeant à poser non seulement la question du " comment " mais celle du " pourquoi ". Science et technique peuvent ainsi être mises au service de l'épanouissement de l'homme et non de sa destruction par l'exaspération de ses désirs et la volonté de puissance des groupes et des nations. Quant à la révélation, elle ne s'oppose ni à la science ni à la sagesse, mais les aide à prendre conscience de leurs limites et de leurs postulats. La foi est une raison sans frontières.
3) L'islam permet de poser le problème des rapports entre la foi et la politique (rapports entre deux dimensions de l'homme) en ne les confondant pas avec celui des rapports entre l'Église et l'État (rapports entre deux institutions) comme il arriva trop souvent en Europe et surtout en France.
Où existe-t-il, me dira-t-on, cet islam que vous idéalisez ? Nulle part. C'est vrai. Si ce n'est dans un livre et dans des cœurs d'hommes. Pas plus qu'il n'existe et n'a existé de société chrétienne. Pas plus qu'il n'existe de pays socialiste. Cela empêche-t-il que le christianisme ou le socialisme demeurent des ferments de nos vies personnelles pour sortir de notre petit " moi ", et des principes régulateurs, à l'horizon toujours fuyant de l'histoire, pour créer un avenir à visage humain ?
Tel est le sens de ce choix de la religion de l'unité (" tawhid "), qui est en même temps une éthique de l'action, car islam ne signifie pas soumission au sens de passivité, de fatalisme, de résignation (ce serait alors : " isitlam "), mais la réponse à l'appel de Dieu, réponse active, libre, responsable.
Venir à l'islam n'est pas pour moi renier Jésus ni Marx, mais trouver ce point que j'ai toujours cherché, où l'acte de création artistique, l'action politique, et la foi, ne font qu'un, et, au-delà des sarcasmes et des menaces, atteindre, comme je l'ai écrit, à la plus haute joie : celle d'être resté, à près de 70 ans, fidèle au rêve de mes 20 ans.

ROGER GARAUDY

9 janvier 2015

Unité nationale ?

Après les odieux et injustifiables assassinats d'avant-hier, notamment à Charlie-Hebdo, et d'aujourd'hui, les autorités de l'Etat et d'autres institutions, notamment les partis parlementaires, nous pressent de se rallier à "l'unité nationale".

S'il s'agit de se rassembler dignement et en silence dans la défense de la vie et le recueillement en mémoire des victimes connues et inconnues, qui ne se soumettrait pas à cette demande - bien qu'elle soit trop souvent présentée comme une injonction ?


S'il s'agit de se rassembler pour défendre la liberté d'expression, la chose est déjà plus difficile car les avis divergent sur les limites ou l'absence de limites de la caricature et du rire et sur le respect des convictions profondes voire intimes des personnes.

S'il s'agit, par une opération de type "Carpentras", de rassembler le peuple sur un tsunami émotionnel autour d'un Président dévalué, la chose -  politicienne - est petite et sans avenir à terme plus long qu'électoral.

S'il s'agit de réaliser une unité "par la bande" mais en réalité autour du modèle social et de la politique étrangère hollando-sarkozyste - notamment en Afrique et en Orient -, alors elle est néfaste, car c'est de ce modèle - techniciste et libéral - et de cette politique - occidentaliste et impériale - que se nourrissent les violents et les faux prophètes.

Pourtant nous avons effectivement besoin d'unité, nationale et internationale, pour résoudre les problèmes de la faim et de la misère dans le monde, de l'immigration qui en découle, du chômage et du parasitisme, de la guerre et de la paix, de l'écologie, de l'étouffement des cultures, de l'individualisme exacerbé, bref du sens de la vie.
 
Toutes (je dis bien: toutes) les composantes politiques, religieuses, culturelles, associatives, de la France se mettant autour de la table pour élaborer un projet concret commun à réaliser en commun pour redonner un sens aux vies individuelles et à notre vie commune. De la "bonne" unité nationale !

Quelque chose de comparable (je ne dis pas : identique) fut à l'oeuvre à la Libération avec le gouvernement du général de Gaulle allant de l'extrême-droite au parti communiste. Qui peut dire qu'il n'y a pas aujourd'hui aussi une urgence comparable (je ne dis pas: identique) ?

Utopie ? Sans doute. Mais la pire utopie est la poursuite des dérives actuelles qui, ne posant que la question des moyens économiques ou techniques et jamais celle des fins, mènent - comme on le voit - les communautés nationales et la communauté mondiale à l'asphyxie et à l'inhumanité.

L'administrateur du blog

7 janvier 2015

L'intégrisme mène au crime

Vers onze heures trente, ce matin 7 janvier 2015, deux hommes attaquent la rédaction de Charlie Hebdo. La fusillade, qui commence comme une exécution,  laisse sur le pavé (provisoirement) douze personnes, sans compter quatre blessés dans un état désespéré.  Parmi les victimes, deux policiers (Franck Brinsolaro et Ahmed Merabet), et:
Charb (Bernard Charbonnier), directeur de la publication 
Cabu (Jean Cabut)
Wolinski (Georges Wolinski)
Tignous (Bernard Verlhac)
Oncle Bernard (Bernard Maris)
Michel Renaud, fondateur de la biennale du carnet de voyage de Clermont-Ferrand
Un correcteur, Mustapha Ourrad (qui venait d’obtenir la nationalité française), ainsi que deux autres collaborateurs : Elsa Cayat et Frédéric Boisseau.
Il a aussi été annoncé que 34 autres personnes ont été emmenées à l'hôpital, profondément choquées. (Source principale: ICI)

 Rien ne justifie un tel acte, quels qu'en soient les auteurs - intégristes fanatiques ou/et  manipulés - et les instigateurs dont nous ne savons rien pour l'instant: ni la religion, ni le combat politique, ni la participation actuelle de la France à des guerres menées   au nom d'un autre intégrisme: l'impérialisme occidental.     

L'administrateur du blog



Je vous salue ma France arrachée aux fantômes
Ô rendue à la paix  Vaisseau sauvé des eaux
Pays qui chante Orléans Beaugency Vendôme
Cloches cloches sonnez l'angélus des oiseaux

Je vous salue ma France aux yeux de tourterelle
Jamais trop mon tourment mon amour jamais trop
Ma France mon ancienne et nouvelle querelle
Sol semé de héros ciel plein de passereaux

Je vous salue ma France où les vents se calmèrent
Ma France de toujours que la géographie
Ouvre comme une paume aux souffles de la mer
Pour que l'oiseau du large y vienne et se confie

Je vous salue ma France où l'oiseau de passage
De Lille à Roncevaux de Brest au Montcenis
Pour la première fois a fait l'apprentissage
De ce qu'il peut coûter d'abandonner un nid

Patrie également à la colombe ou l'aigle
De l'audace et du chant doublement habitée
Je vous salue ma France où les blés et les seigles
Mûrissent au soleil de la diversité

Je vous salue ma France où le peuple est habile
À ces travaux qui font les jours émerveillés
Et que l'on vient de loin saluer dans sa ville
Paris, mon coeur, trois ans vainement fusillé

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe
Cet arc-en-ciel témoin qu'il ne tonnera plus
Liberté dont frémit la silence des harpes
Ma France d'au-delà le déluge salut 

Aragon 
Article complété le 8/01/2015

6 janvier 2015

PCF, les raisons d'un naufrage (1984)



Les trois erreurs du PCF
LE MONDE du 20.12.1984

LE prochain congrès du Parti communiste français peut marquer un effacement définitif de ce parti dans la politique française, en le marginalisant comme groupuscule, s'il poursuit sa dérive mortelle. Qui recueillerait, après le désespoir, l'héritage d'une classe ouvrière désorientée par des dirigeants aveugles et par des démagogues pilleurs d'épaves ? Qui a recueilli l'héritage du Parti communiste allemand après que les erreurs de ses dirigeants eurent facilité sa destruction ? L'année terrible de 1933, avec l'arrivée au pouvoir de Hitler, largement plébiscité par le vote de son peuple, apporte réponse à cette question. Si l'on prend la véritable mesure de l'événement, nous sommés tous concernés. Tout notre peuple. Et son avenir.
Le problème n'est nullement réglé, même pas soulevé, par le mauvais roman policier des notes de Kanapa. Ce n'est pas un faux. Ce n'est pas une révélation. C'est une banalité. Rien de nouveau n'en sort. Un éditeur expert en relations publiques a su orchestrer cette opération, même pas politique, publicitaire.
Le problème ne peut pas être résolu seulement en changeant les "méthodes". D'Althusser en Juquin, l'on reprend la même rengaine : " Remettre en cause le centralisme démocratique. " Le vrai débat ne porte pas sur les méthodes mais sur les fins, sur le fondement théorique d'une politique. Un parti conservateur peut se passer de théorie et de sujet : l'" empirisme organisateur " suffit pour maintenir des intérêts et un passé. L'opposition n'a pas d'autre " projet " que de revenir au pouvoir. Un parti novateur ne peut vivre sans une vue claire du mouvement de l'histoire, et un projet d'avenir exaltant.
Un renouveau véritable exige de tout repenser : l'analyse du mouvement historique réel, l'écoute des masses et de leurs aspirations, la méthode de pensée, d'organisation et d'action, le projet global d'avenir et de culture.
La chute du parti ne date pas de son échec aux européennes, en 1984, mais de 1968. L'on peut en dater l'origine avec précision. Tout comme on peut dater le point de départ de la crise économique mondiale : la panique de la Bourse de New-York, en octobre 1929. Le Parti communiste français est tombé sur les bas-côtés de l'histoire, le 3 mai 1968, avec l'article de Georges Marchais dans l'Humanité " De faux révolutionnaires à démasquer". Ce jour-là, le parti n'a pas perçu ce qui, sous forme chaotique, commençait à émerger. Jusque-là, les grandes convulsions sociales naissaient à des moments de crise. En 1968, le système se portait bien : taux de croissance satisfaisant, pas de chômage, peu d'inflation. C'est alors que, pendant deux mois, se manifeste la plus forte explosion de notre histoire : des millions de salariés en grève, toutes les universités en bouillonnement.
Dans la confusion, c'est vrai, naissait une conscience nouvelle : le système est plus dangereux, pour l'écrasement de l'homme et son aliénation, par ses succès que par ses ratés. Etre révolutionnaire, jusque-là, c'était faire la théorie des crises, et montrer comment libérer la production des entraves des rapports sociaux anciens. Marx l'avait fait admirablement, un siècle plus tôt. Etre révolutionnaire, désormais, c'est-à-dire, selon la méthode de Marx : dégager les contradictions spécifiques d'une époque, et, à partir de là, élaborer le projet capable de les surmonter, c'est, en cette fin du vingtième siècle, découvrir une alternative au modèle occidental de croissance qui a conduit le monde à l'impasse.
L'occasion manquée
Cette mutation fondamentale, le parti ne la voit pas et la refuse : il n'y voit que gesticulation anarchique. Et, pendant deux mois, il n'aura de cesse de rétablir le " cours normal " des choses au lieu de se sentir sommé par l'événement de découvrir un nouveau modèle de croissance et un nouveau modèle de culture. Au comité central de Nanterre, le 8 juillet 1968, analysant cette mutation et cette occasion manquée de l'histoire, j'ai dit à Marchais : " Tu seras le fossoyeur de notre parti. "
La décadence du Parti communiste français est due à trois erreurs théoriques fondamentales qui l'ont empêché de percevoir le réel et d'apporter des réponses nouvelles à des problèmes nouveaux :
1. Marx avait élaboré, dans le Capital, une théorie de la croissance. Il avait établi un rapport algébrique entre la production des moyens de production et celle des produits de consommation pour assurer une croissance optimale. (C'est, selon le manuel de Samuelson, Prix Nobel d'économie, la seule théorie de la croissance qui reste valable après un siècle.) Marx avait fait ainsi une théorie descriptive du développement du capitalisme anglais au milieu au vingtième siècle. Les dirigeants et les " théoriciens " soviétiques, et ceux des partis communistes qui les ont imités, en ont fait une théorie normative du développement du socialisme au vingtième siècle. C'était intégrer le socialisme au modèle occidental, capitaliste, de croissance, qui consiste à produire, de plus en plus et de plus en plus vite, n'importe quoi, utile, inutile, nuisible, ou même mortel.
Dans la pratique politique cela s'est traduit, pour le Parti communiste français, par l'impuissance de sa direction à voir, par exemple, que le nucléaire et l'armement étaient les deux mamelles du chômage, pour Une raison simple : ce sont les branches qui exigent les plus forts investissements par emploi créé. La direction du parti s'est ralliée à un programme nucléaire démentiel et au mythe de la " dissuasion ". La direction du parti a partagé toutes les illusions sur Concorde, et elle n'a pas vu venir la crise de l'automobile (pas plus que celle de la sidérurgie), alors que la saturation du parc était aisément prévisible. Elle mène aujourd'hui une campagne sur l'emploi à maintenir sans rien changer, au lieu de faire l'effort d'imagination pour définir un plan de reconversion nécessaire pour créer des emplois productifs dans la perspective d'un autre modèle de croissance.
2. La deuxième erreur théorique mortelle découle de la première. Elle consiste à maintenir la fiction selon laquelle l'Union soviétique serait un pays " socialiste " dont le bilan serait " globalement positif ". Il est contradictoire de reconnaître à chaque instant les monstruosités de ce régime et de continuer à l'appeler " socialiste ". Quelle image donne-t-on ainsi du socialisme au peuple français ? A quoi sert-il, par exemple, de réprouver un jour l'invasion de la Tchécoslovaquie pour se taire dès le lendemain, et ne pas rechercher, dans la logique même d'un système, et non pas dans une " erreur " des hommes, la source de chaque crime ?
L'Union soviétique est un cas particulier ; les problèmes de la construction du socialisme y ont toujours interféré avec ceux de la lutte contre le sous-développement antérieur. Le socialisme ne pouvait y être ce que concevait Marx : le dépassement des contradictions d'un capitalisme parvenu à son plein épanouissement, et qui pouvait donc être pacifique. Lénine, dans une situation différente de celle envisagée par Marx, a inversé le schéma, et fait une révolution volontariste, au nom d'un prolétariat qui existait à peine (3 % de la population active en 1917). L'" eurocommunisme ", c'était la prise de conscience que la situation en Europe occidentale était plus proche de celle de Marx que de celle de Lénine. Berlinguer et le parti italien en ont seuls tiré toutes les conséquences. Ce parti n'a cessé de grandir. Au Portugal, Alvaro Cunhal a condamné l'eurocommunisme, et maintenu, contre vents et marées, le mythe de l'infaillibilité de l'Union soviétique. Son parti ne régresse pas.
Le Parti communiste français a oscillé entre les deux attitudes : il a perdu sur les deux tableaux.
3. La troisième erreur théorique, c'est l'absence d'une vision planétaire. Si les élections européennes ont été le révélateur, c'est que, sur ce problème, toutes les contradictions apparaissent sous un fort grossissement. Que signifie cette participation à l'" Europe " lorsque on reprend les slogans chauvins : " Achetez français", et qu'on s'oppose à l'entrée de l'Espagne, du Portugal, de la Grèce, dans l'Europe, comme si c'était une catastrophe pour la classe ouvrière, dont on se prétend le défenseur, si les tomates, les artichauts, le vin, le beurre ou la viande coûtaient moins ? L'on préfère courtiser une clientèle électorale paysanne, là encore sans lui apporter les vrais remèdes, avec, les inéluctables reconversions qu'ils impliquent. Et, surtout, la participation à l'Europe, c'est la participation aux crimes de l'Occident, avec ses frigorifiques regorgeant de viande et de beurre quand les deux tiers du monde meurent de faim. L'avenir de la France n'est ni atlantique, ni soviétique, ni européen. La tâche essentielle, planétaire, pour une paix que l'on prétend défendre, c'est de briser la logique suicidaire des deux blocs. L'Europe seule n'est pas capable d'accomplir cette tâche : elle ne peut constituer une troisième puissance qu'avec le tiers-monde, en changeant ses rapports avec lui.
Telles sont les trois erreurs théoriques qui ont conduit au désastre. La première a fait le lit du patronat et de la réaction, dont la croissance aveugle est l'affaire (dans tous les sens du mot). La seconde a fait le lit du Parti socialiste, qui ne portait pas le boulet soviétique. La troisième a fait le lit de l'extrême droite, insurpassable sur le plan du nationalisme et du racisme.
Un nouvel ordre culturel
Le problème de la décadence du Parti communiste français est celui de la décadence de l'ensemble de notre société. La résurrection du socialisme, en France, exige une mutation radicale.
Et d'abord dans les trois domaines que nous avons définis :
- Création d'un nouveau modèle de croissance, mais croissance ordonnée à des fins humaines : croissance de l'homme, et non des profits et de la puissance ;
- Création d'un nouveau modèle de socialisme et de démocratie, non plus fondé sur une conception faussement " humaniste " de la " suffisance " de l'homme, mais conscient qu'il n'y a pas de rupture sans ouverture de l'homme à ce qui le dépasse, conscient, en un mot, qu'il est contradictoire de séparer le socialisme de la foi ;
- Conscience de l'unité du monde. Aucun problème, aujourd'hui, ne peut être résolu à l'échelle de la nation : ni les problèmes de l'économie ni les problèmes de la paix (cette " paix " que la polarisation autour de deux blocs condamne à n'être qu'un " équilibre de la terreur "). Le problème de la " défense " d'une nation est un faux problème : il s'agit de la survie de l'humanité. Moins encore ne peuvent être résolus à cette échelle les problèmes de la culture, dans l'ignorance quasi totale des sagesses de ces trois mondes qu'on appelle " le tiers-monde ".
Un nouvel ordre économique et politique mondial exige d'abord un nouvel ordre culturel mondial. Le marxisme s'étiole pour n'être qu'européen. Comme le christianisme. La politique extérieure ne peut être pensée qu'à cette échelle planétaire. Le Parti communiste français n'est pas seul à l'avoir oublié. Puisons, dans les réflexions sur les raisons d'un naufrage, la conscience des vrais problèmes, qui ne sont pas ceux d'un parti mais d'un peuple et d'un monde. Nous nous perdrons tous ensemble ou nous nous sauverons tous ensemble

.ROGER GARAUDY
Ancien membre du bureau politique du PCF.

4 janvier 2015

René Vautier: "J’ai toujours fait des films coup de poing"

René Vautier est mort aujourd'hui. Je renvoie les lecteurs du blog aux trois articles déjà publiés consacrés au camarade cinéaste hors normes et à l'homme honnête et combatif.




Marx et Camus


LE MONDE du 16.12.1983:

Le philosophe marxisto-islamiste [sic!] Roger Garaudy vient de faire un séjour en Espagne, en Andalousie, afin de travailler à une série télévisée sur le legs scientifique du monde arabe. Il sera le présentateur des huit émissions de cette série dont le tournage a déjà eu lieu en Tunisie et en Espagne, et qui se poursuit au Maroc, en Égypte, etc.
Interrogé sur la comparaison qu'il fait entre Sisyphe et Don Quichotte, Roger Garaudy expliquait au journaliste Carlos Gurmendez du journal d'El Pais : " Le plus grand homme de tous les temps est Don Quichotte (...). Je crois que c'est comme disciple du Quichotte et à cause de l'influence que cette œuvre géniale a eu sur moi que je me suis converti à l'islam. Le Sysiphe engendré par Camus est l'anti-Quichotte, un symbole de la félicité dans l'échec, dans la déroute. Je déteste Camus parce qu'il est un fossoyeur persévérant de l'espérance, comme Monod, comme Sartre, qui prétendaient que la vie et l'histoire n'ont pas de sens. Camus est le créateur de la littérature de l'absurde, et Sartre affirmait que la vie est une passion inutile. "
À propos du centenaire de Marx, et interrogé sur la portée actuelle de sa pensée, l'ancien membre du Bureau Politique du P.C.F. répond : " Marx est un géant de la philosophie et de l'esprit du dix-neuvième siècle, mais pas ses disciples. Le marxisme contemporain est une suite de contre-sens sur Marx. On a cru que le marxisme était une conception du monde, alors qu'en réalité, pour Marx, c'était seulement une méthodologie de l'initiative historique. Rappelons-nous que Marx a déclaré à propos de la Commune : " Les communistes sont ceux qui commencent une nouvelle étape de l'histoire. " Le marxisme est pour moi une science et une méthode pour étudier les contradictions d'une société et d'une époque, et pour découvrir les moyens de les surmonter. "

3 janvier 2015

Pillages


En vertu de quel droit humain,  une minorité d'individus décide de détruire des peuples, des pays et le patrimoine de l'humanité ?  
 
En ce début de XXIème siècle, un trio de chefs d'Etat - français, britannique, états-unien - qui cherchent à squatter la vie de la planète,cupides, incultes et psychopathes, appuyés par deux "Midas du Golfe" et un sioniste enragé, aussi cupides et incultes,veulent imposer, par la dictature des bombes et autres ADM (Armes de Destruction Massive) de l'Otan,("Organisation terroriste de l'Atlantique Nord"), leur conception géopolitique et géoéconomique arriérée, qui mène les populations de leurs propres pays à la catastrophe,à tous les pays et peuples du monde.
Se mettant à genoux devant la finance internationale qui, elle-même, éclaterait comme un ballon de baudruche sans le travail des populations du monde et l'exploitation de l'être humain par l'être humain,ces chefs d'Etat seraient pitoyables s'ils n'étaient des menteurs, des voleurs, des criminels, qui plus est... hors la loi !
Racistes, xénophobes, s'entendant comme larrons en foire pour faire leurs entourloupettes avec leurs ami(e)s des multinationales qui s'approprient toutes les activités humaines, ils tuent des dizaines de milliers d'hommes, de femmes, d'enfants chaque année, déchirent le tissu humain des sociétés, détruisent le développement des pays,et anéantissent le patrimoine de l'humanité : d'ailleurs, des équipes viennent sur les sites archéologiques pour les piller.
En effet, le vol d'objets a lieu partout où il y a des guerres : en Irak, en Libye, en Syrie.
Voilà comment certains individus, certaines familles se font une fortune...
Or, les êtres humains ne sont êtres et humains que par l'histoire.

18 décembre 2014
Sur le nouveau site: Dérouler le fil d'Ariane

2 janvier 2015

Mes voeux 2015: partout, passer des anathèmes au dialogue !



Roger Garaudy en 1998
PASSER DE L'ANATHÈME AU DIALOGUE

Une longue continuité dans la domination n'a-t-elle pas créé une continuité perverse ? Autrefois : une Église, un Dieu, un roi. Aujourd'hui : une culture, une technique, un ordre mondial.
Hors de l'Église pas de salut. Hors de l'Occident pas de civilisation. Et toujours : hors de ma vérité, l'erreur. Toujours un peuple élu : hébreu, chrétien, occidental.
Dans cette perspective, aucun dialogue n'est possible.
Aucun dialogue entre les religions, car la religion est l'expression de la foi dans le langage d'une culture.
Il n'y a de dialogue véritable qu'à l'intérieur de la foi. Un dialogue interreligieux, bien souvent, est un dialogue de sourds, puisque chaque religion institutionnelle, par exemple le christianisme ou l'Islam, s'estime dépositaire de la vérité absolue. Il n'y a plus dès lors dialogue, mais controverse, désir de prosélytisme et de conversion, pour réduire l'autre à sa propre et unique vérité. La « tolérance » reconnaît seulement à l'autre le droit à l'erreur, comme condescendance ou pitié à l'égard d'un infirme ou d'un malade.
Il n'y a de dialogue véritable que lorsque chacun, au départ, admet qu'il a quelque chose à apprendre de l'autre, qu'il est donc prêt à remettre en cause telle ou telle de ses certitudes. C'est pourquoi celui qui s'engage dans cet authentique dialogue apparaît parfois comme un dissident en puissance à l'égard de sa propre communauté.
Il n'y a de dialogue qu'à partir de la conscience de ce qui manque dans notre foi, lorsque le dialogue devient un échange et un partage dans l'expérience de la recherche commune de Dieu, et donc du sens.
Cet abandon si rare est pourtant la seule forme possible de dialogue sur l'essentiel : comment accepter la suffisance à l'égard de la transcendance ? Quelle foi peut prétendre, comme le font les religions, posséder la vérité exclusive et totale d'une réalité qui, par sonprincipe même, déborde, transcende toutes nos expériences partielles, relatives, des« dimensions » de Dieu, de celles de l'homme, « fait à son image » comme disent les chrétiens, « en qui Dieu a insufflé de son esprit » est-il écrit dans le Coran ?
L'Esprit est en l'homme et en tout être, non comme leur propriété ou leur intériorité, mais comme le mouvement qui, à travers la multiplicité et la dispersion des êtres, les oriente vers le Père en un cycle sans fin: « Tout vient de Dieu et tout revient à Lui », indique aussi le Coran.
Cette relation d'intériorité réciproque, ce mouvement circulaire par lequel passent incessamment l'un dans l'autre, et s'impliquent mutuellement les trois aspects de la Trinité, les théologiens chrétiens l'appellent la « périchorèse ».
Cette prise de conscience de la relativité, de la « non-suffisance » des perspectives, n'implique nullement un relativisme ou un éclectisme démobilisateurs. Elle rappelleseulement la diversité et les richesses inépuisables des relations à Dieu. Elle permet seulement d'échapper à l'ethnocentrisme colonialiste qui appelle trop facilementuniverselle sa propre culture et sa propre religion.
Elle permet de comprendre qu'une même foi a pu, s'exprimant à travers diverses cultures, donner naissance à de multiples religions, et que cette multiplicité même est une richesse car elle permet, par la fécondation réciproque d'expériences « religieuses » différentes, d'approfondir notre propre foi, de prendre conscience de sa spécificité : de perdre seulement l'illusion que notre religion est la seule vraie parce que nous ignorons
toutes les autres.
La réalité totale que nous vivons ne peut être saisie à partir d'une perspective seulement. Nous ne pouvons la saisir pleinement que si nous savons vivre du dedans l'expérience des autres.
Plusieurs peintres peuvent s'efforcer de dessiner le même modèle, placé entre eux, mais aucun tableau ne sera identique à l'autre. L'un aura reproduit le sujet de face, un autre de dos ou de profil. Je ne puis juger de la fidélité de l'image à partir d'une perspective unique, mais seulement à partir de la perspective propre à chaque participant.
Il en est de même pour les sagesses et les religions : chacune a essayé de traduire son expérience du sens de la vie ou de l'Un, en fonction d'une culture particulière, d'une histoire et d'une civilisation. Cette multiplicité et cette relativité des « prises de vue » sur le divin n'exclut nullement la valeur absolue et unique de ce qui est visé et dont l'inépuisable totalité ne peut être saisie par personne.
Il ne s'agit pas de « tolérance », ce qui implique un certain mépris à l'égard des « déviants » par rapport à un modèle unique de culture, de sagesse ou de foi, mais de respect envers des expériences, différentes des nôtres, d'une présence qui nous dépasse. Un dialogue ne peut conduire à une fécondation réciproque que si chacun accepte loyalement de « se mettre à la place » de l'autre, donc à retrouver son angle de vue, la perspective propre à partir de laquelle il a essayé d'exprimer son irremplaçable expérience.
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Ceci exclut le parti pris de conversion : ne pas demander au chrétien de devenir bouddhiste, ni au musulman de devenir chrétien. Mais aider le bouddhiste à devenir un meilleur bouddhiste, le chrétien un meilleur chrétien, le musulman un meilleur musulman.
« Meilleur » signifiant : capable d'approfondir sa propre foi, sa propre saisie de Dieu, en l'enrichissant de l'expérience des autres hommes de foi.

Roger Garaudy
Les fossoyeurs. Un nouvel appel aux vivants, pages 202 à 206