9 novembre 2014

Garaudy: un itinéraire intellectuel riche et complexe



La controverse s’achève 
 Article de Dira Maurice publié par Al-Ahram Hebdo (Le Caire, semaine du 27 juin au 3 juillet 2012, numéro 928) 

L’intellectuel français Roger Garaudy s’est éteint à 98 ans. Défenseur du dialogue des civilisations, il fut de toute sa vie un combattant s'opposant à tous les intégrismes et sera qualifié dans son pays de négationniste.
L’auteur des Mythes fondateurs de la politique israélienne est mort. Si la disparition de Roger Garaudy laissera un vide dans le monde des intellectuels français, celui-ci sera plus ressenti dans le monde arabo-musulman. Du fait que ce dernier vient de perdre avec le décès de ce philosophe français une voix qui défendait les Arabes et l’islam dans un pays où trône un lobby juif des plus puissants. Sa mort, le 13 juin dernier, arrive à un moment crucial de l’histoire du Moyen-Orient où la scène arabe est en plein bouillonnement, où l’islamisme est en ascension et Israël est sur la défensive.
Bien qu’elles semblent lointaines les années 1990, le monde arabe et musulman ne peut cependant pas oublier cette époque qui a témoigné du parti pris de Garaudy pour la cause palestinienne, de ses discours antisionistes, de ses thèses négationnistes, sujet tabou en France. Des positions qui ont fait de lui, dès lors, l’objet d’un lynchage médiatique, un paria en France. N’a-il pas été condamné pour contestation de crimes contre l’humanité et provocation à la haine, selon la loi dite Gayssot (visant à réprimer les actes racistes et antisémites), pour avoir publié en 1995 Les Mythes fondateurs de la politique israélienne, son ouvrage le plus célèbre où il fait la différence entre le judaïsme qu’il respecte et la politique sioniste qu’il combat et met en question les chambres à gaz dans le génocide des juifs par les nazis, devenu un dogme justifiant tous les crimes commis par Israël en Palestine ? Un véritable coup de tonnerre sans doute qui finit par le faire qualifier d’antisémite.
Or, si ces positions le diabolisent en France, elles séduisent dans le monde arabo-musulman. Elles lui valent une popularité impressionnante, et sa conversion à l’islam quelques années plus tôt a ajouté à cet important capital de sympathie. Ainsi, Garaudy est l’invité d’honneur du Salon du livre du Caire, il fut chaleureusement accueilli, tour à tour à Téhéran, Beyrouth, Damas, Qatar et les territoires palestiniens.
Mais avant de se lancer dans ces diatribes antisionistes qui l’ont mis à l’index à l’échelle nationale, Garaudy, né en 1913 à Marseille, suit un itinéraire intellectuel riche et complexe, qui fait de sa vie une des plus agitées : philosophe, homme politique, auteur de dizaines de livres, tant politiques que philosophiques. Il prône le dialogue des civilisations et s’en prend à toute forme d’intégrisme, politique et religieux. Il défend le vrai islam et insiste sur le fait de ne pas le confondre avec l’islamisme. N’a-t-il pas écrit en 1995 dans son livre Vers une guerre de religion ? Le débat du siècle : « Nous ne devons pas confondre la charia, la voie morale et universelle ouverte au nom de Dieu, avec la législation qu’elle peut inspirer à chaque époque pour résoudre les problèmes de cette époque. Nous devons interpréter les paroles divines (...) Réprimer le vol en coupant les mains au voleur, comme on le fait dans certains pays musulmans, ce n’est pas un signe d’obéissance à la loi divine. Respecter la charia suppose que l’on s’attaque aux racines du mal : les conditions sociales qui incitent à voler ».
Du communisme à l’antisionisme, du catholicisme à l’islam en passant par le marxisme, Garaudy se faisait le prophète de l’un comme de l’autre. Un soldat chevronné de chaque camp. Du philosophe officiel du Parti communiste français avant son exclusion en 1970, à la figure célèbre du négationnisme, son radicalisme est marquant, mais son but reste le même : lutter contre les intégrismes.

8 novembre 2014

Costanzo Preve: une nouvelle forme de société communautaire est à définir

 Un très grand philosophe italien s’est éteint à l’aurore du 23 novembre 2013.
  C’est par le dossier « Délivrons Marx du marxisme » de la revue Éléments (hiver 2004-2005), que je l’avais découvert. Émerveillé de trouver dans sa pensée quelque chose comme l’accomplissement de certaines idées qui me hantaient après mai 68, mais à peine ébauchées, et dont j’ai cru longtemps me libérer en m’abandonnant à des rêveries, j’ai décidé de contribuer à la faire connaître.

7 novembre 2014

En 1970, Daniel Bensaïd répond à Roger Garaudy

Dans "Rouge", journal de la Ligue Communiste (trotskyste, IVe Internationale), Daniel Bensaïd, comme ses camarades grand pourfendeur de staliniens, se fend d'un article vindicatif et ironique contre Garaudy qui vient de publier "Le grand tournant du socialisme".

Voici cet article (Rouge, n° 51, février 1970):

PCF, quel tournant ? Réponse à Garaudy

Après Mai 68, après l’invasion de la Tchécoslovaquie, le XIXe congrès du PCF aurait pu être celui de l’ouverture. Avec Marchais comme premier violon, il est celui de la continuité stalinienne et de la fidélité à l’URSS. Cette fidélité n’a pas que des raisons idéologiques : à une époque où les forces réformistes ne gagnent leur survie qu’en jouant le rôle de flanc-garde des grandes puissances internationales, elle est nécessaire au PCF et à la cohérence de sa ligne.
Face à cette orientation officielle, Garaudy incarne et symbolise le chemin rejeté. Il est coupable de tous les pêchés et excommunié pour avoir « liquidé le marxisme-léninisme ». L’accusation de l’inquisiteur Marchais n’est pas légère. En toute logique elle impliquerait l’exclusion jadis prodiguée pour bien moins. À moins que la gravité de l’accusation ait pour principal but d’intimider la minorité silencieuse et timorée qu’on soupçonne de sympathies garaudystes.

6 novembre 2014

A propos d'une biographie "à charge"...



Michaël Prazan et Adrien Minard sont deux gentils garçons, bardés de diplômes. Docteur és lettres, pour le premier. Diplômé de Sciences-Po et agrégé d’histoire pour le second.
http://calmann-levy.fr/livres/roger-garaudy-itineraire-dune-negation/

Ils se sont mis à deux pour écrire un bouquin très intéressant : Roger Garaudy. Itinéraire d’une négation.
Notez bien que, dans un premier temps, j’avais feuilleté le livre un peu au hasard et j’étais tombé sur je ne sais plus quelles perles. J’avais renoncé à le lire. À Serge Thion, qui m’interrogeait, j’avais répondu : « Laisse tomber. Rien de neuf. Le qualitatif n’est pas leur force de frappe ».
Je n’ai pas changé d’avis sur le dernier point. Mais j’avais tort de n’avoir pas poursuivi ma lecture. Car s’il n’y a rien de neuf et si je n’y apprends rien, on y apprend beaucoup sur les procédés par lesquels Michaël et Adrien confortent leurs certitudes, et réflexion faite, c’est un livre tout à la gloire de laVieille Taupe. Elle n’est pas répertoriée dans l’index, mais elle est omni-présente dans le livre, et  votre serviteur y est répertorié 45 fois !
Finalement ce livre contient beaucoup d’informations exactes, puisées aux meilleures sources ; dans les deux camps : l’AAARGH, et les bulletins de la VT, pour le camp révisionniste. Ils sont manifestement lus attentivement et épluchés, quasiment en temps réel.
Il est bon que toutes les informations vraies circulent. Bien sûr elles sont, dans ce livre, polarisées par les préjugés.
Justement, les préjugés de Michaël et d’Adrien sont bien connus et identifiables. Au surplus ce livre permet assez aisément de pénétrer dans leur psyché. Tout ce qu’il contient peut donc aisément être retourné. Et je pense que plusieurs des lecteurs de ce livre, a priori hostile à Garaudy et à la « négation » de ce qui est arrivé aux Juifs pendant la guerre (évidemment !) n’ont certes pas changé d’avis à la lecture de ce livre, mais se sont plusieurs fois gratté l’occiput. Ils possèdent maintenant une foule d’informations que nous n’aurions pas eu les moyens de diffuser nous-mêmes, et qui ne demandent qu’à s’organiser maintenant dans leur esprit d’une manière qui ne le gratouillerait plus.
Donc la diffusion de ce livre est une bonne chose pour le révisionnisme, et pour la Vieille Taupe en particulier ! Il établit d’une manière convaincante que la conférence révisionniste de Téhéran (sur laquelle il s’ouvre, pour la dénoncer) résulte en définitive d’initiatives de la VT, et en particuliers de la publication des Mythes fondateurs de la politique israélienne de Roger Garaudy, et de l’écho que ce livre a eu, en particulier dans les pays arabes.
Pour le reste, c’est simple. Puisque les chambres à gaz ont existé (point de départ obligé pour un universitaire, sinon il cesse de l’être) ceux qui les nient, et par conséquent Garaudy, sont nécessairement des crétins ou des antisémites, ou plus probablement, les deux à la fois. Et la vie de Garaudy est un naufrage. Et sa philosophie itou…
En dehors de quelques récits totalement mensongers, visant à présenter des révisionnistes comme ridicules, agressifs et violents, où l’on peut penser que nos duettistes ont été induits en erreur par leurs informateurs ou leurs sources, et quelques entourloupes grossières, classiques du genre[1][19], la documentation est dans l’ensemble remarquable et véridique !
Si bien que s’il venait à un lecteur l’idée que le postulat de départ pourrait n’être pas aussi évidemment assuré, le livre se transforme en  panégyrique des révisionnistes en général et de la VT [laVieille Taupe – ndlr] en particulier ! Et de toute façon il diffuse largement, jusque dans des têtes complètement inaccessibles pour moi, exactement ce que je voulais y diffuser ! Par exemple l’existence de la consigne de mettre un t à médiats jusqu’à ce qu’ils se soumettent. Ou l’image d’une Vieille Taupe pacifique, qui a « cessé le combat révisionniste », et d’un pauvre homme isolé qui fait le tour de la place de Beaune en brandissant, crosse en l’air, son fusil !
La manière dont l’affaire Abbé Pierre est racontée au début du livre, peut se retourner comme une crêpe. Surtout si on relève dans l’épilogue (p.407) que l’un des derniers déplacements de l’abbé (janvier 2006) avant sa mort, fut pour se rendre chez Garaudy. « Deux frères, deux doigts de la main, nous le sommes restés ». Et si page 251 on avait relevé cette citation d’une lettre du 15 juin 1996 envoyée au Monde (bien sûr non publiée) : « Pour moi, au monastère, j’ai pu au calme lire et annoter le livre incriminé. Je n’y ai rien trouvé de blâmable ».
L’abbé était devenu « révisionniste » !
Les voies de Dieu sont insondables.
On ne peut pas reprocher à Michaël et Adrien d’avoir foi aux chambres à gaz. Mais, dans l’épilogue, leurs commentaires sur le dentier de Garaudy, et le ton général d’ironie sur les dégradations qu’entraîne la vieillesse ne sont déshonorants que pour eux. 

Pierre Guillaume




5 novembre 2014

Arabes et Juifs: vivre ensemble

Les Arabes et les Juifs peuvent-ils vivre ensemble ?

par JOHN ROSE


La question semble absurde à la lumière de l’affreux massacre de civils palestiniens perpétré par Israël au cours des derniers mois. L’histoire de l’Etat d’Israël depuis sa fondation, de même que le projet colonial sioniste sponsorisé par les Britanniques au début du 20ème siècle, n’est-elle pas essentiellement celle de l’expropriation forcée du peuple palestinien de sa terre – ce que l’historien israélien Ilan Pappe a appelé « le nettoyage ethnique de la Palestine » ?
La réponse, bien sûr, est un « oui » sans équivoque. Mais considérons attentivement la question posée au début de cet article. Elle ne dit pas : « le sionisme » ou « les sionistes ». C’est de là qu’il faut partir. Les Juifs ne sont pas obligatoirement sionistes. Avant la Deuxième Guerre mondiale, la majorité d’entre eux ne l’étaient pas – et cela vaut pour les Juifs européens aussi bien que pour ceux du Moyen-Orient.
Les Juifs européens peuvent être fiers de leur contribution à la culture européenne et mondiale. Qu’il suffise de nommer Spinoza, Marx, Einstein, Freud, ou d’étudier la contribution des Juifs à l’art, la médecine, la science et l’éducation - pour ne pas parler de leur rôle dans le mouvement ouvrier, le syndicalisme et le socialisme révolutionnaire.
Dans la Russie pré-révolutionnaire, là où les sionistes ont développé leur projet de conquête de la Palestine, ils étaient minoritaires. Il est exact que les Juifs étaient victimes d’odieux pogroms, suscités par les tsars de Russie, déterminés à sauver leur empire aux abois. Mais c’était le Bund Socialiste Juif, et non les sionistes, qui avait la majorité parmi les travailleurs juifs.
Le Bund était résolument opposé au sionisme, l’identifiant comme un piège colonialiste. Ils attaquaient également les sionistes qui collaboraient avec leurs bourreaux en admettant qu’il y avait « trop de Juifs » dans l’empire russe.
Le Bund répétait avec insistance que la seule voie de l’émancipation des Juifs passait par l’alliance avec les non-Juifs dans le mouvement révolutionnaire montant. Lorsque les bolcheviks prirent le pouvoir, même le dirigeant sioniste Ben Gourion fut forcé d’admettre que Lénine et les bolcheviks avaient combattu sans compromis l’antisémitisme.
En d’autres termes, en Europe aussi bien qu’au Moyen-Orient, il y a une histoire juive très différente de la version sioniste, et elle prend comme point de départ la coopération avec les non-Juifs.
Cette tradition doit aussi être redécouverte parmi les colons européens qui se proclament sionistes dans la terre de Palestine. C’est une tradition qui, par définition, ne peut tolérer le racisme institutionnel et l’élitisme violent qui sont à la base de l’Etat sioniste.
C’est la raison pour laquelle la solution « à deux Etats » a toujours été impossible. Même ceux des dirigeants sionistes qui étaient plus ou moins prêts à accepter un Etat palestinien tronqué ont toujours refusé de reconnaître le droit au retour des réfugiés de 1948 – une demande clé pour tout accord de paix viable. Ce qui signifie qu’un Etat juif élitiste, sous une forme ou sous une autre, devait être préservé.
De toutes façons, les gouvernements israéliens ont manifesté les uns après les autres leur manque total d’intérêt pour toute forme d’Etat palestinien. Israël refuse même de discuter du partage de Jérusalem.

L’apartheid

Les sionistes insistent sur le point que Jérusalem doit être la capitale juive d’un Etat juif. Mais même en Cisjordanie l’occupation israélienne dure depuis si longtemps et a accaparé tellement de terres qu’un Etat palestinien ressemblerait davantage à une réserve d’indigènes américains qu’à quoi que ce soit d’autre.
Même le secrétaire d’Etat américain John Kerry, autorisant la mise à l’essai d’une solution à deux Etats, avertissait que sans un minimum de concessions cela deviendrait un Etat d’ « apartheid ». Il présenta ensuite des excuses, lamentablement. Mais l’appellation est restée pour nous rappeler la lutte de la majorité noire en Afrique du Sud contre le régime d’apartheid.
Cette lutte a finalement eu pour issue un gouvernement de la majorité noire. Tôt ou tard l’Autorité palestinienne, qui a quelques pouvoirs symboliques, devra reconnaître que la solution des deux Etats est morte. Si elle ne le fait pas, elle sera balayée par une nouvelle génération d’activistes palestiniens qui exigeront des droits égaux dans un Etat palestinien unique.
Cette vision peut être fondée sur la revendication du droit de vote pour tous, qui comporte tous les Israéliens, les Palestiniens de la bande de Gaza, la Cisjordanie dans les frontières d’avant 1948 et les millions de réfugiés dispersés au Moyen-Orient et ailleurs.
En d’autres termes, les droits démocratiques élémentaires pour lesquels les Juifs d’Europe se sont battus si courageusement et qu’ils ont ont protégés avec tant d’enthousiasme pourraient finalement arriver en Palestine – remettant à l’honneur une tradition juive européenne de coopération avec les non-Juifs que le sionisme a tout fait pour détruire.

« Nous devons alimenter l’étincelle d’espoir du passé » 

Ces mots ont été écrits par Walter Benjamin, le grand philosophe marxiste qui s’est tragiquement suicidé au début de la Deuxième Guerre mondiale. Ils ont inspiré Amiel Alcalay, un écrivain Juif Arabe qui a écrit ce qui est probablement le meilleur livre sur la liquidation par les sionistes de l’identité judéo-arabe : After Jews and Arabs : Remaking Levantine Culture (Après les Juifs et les Arabes, le retour de la culture levantine).

Il voit l’étincelle d’espoir dans la redécouverte de cette identité pour éclairer un avenir différent, où les Arabes et les Juifs seraient des citoyens égaux. C’est une vision très différente de celle d’un Moyen-Orient s’enfonçant de plus en plus dans la barbarie. La culture levantine était dominante au Moyen-Orient avant que les Britanniques ne s’emparent de la Palestine en 1917 et commencent à la transformer en une colonie juive destinée à servir les intérêts de leur empire.
Cette culture était bien plus tolérante envers les trois grandes religions du Moyen-Orient, le judaisme, le christianisme et l’islam, que ce que nous voyons aujourd’hui. Les impérialismes anglais et français ont manipulé ces religions, privilégiant cyniquement le judaisme et le christianisme pour consolider leur pouvoir et poser les bases du chaos et du carnage auquel nous assistons aujourd’hui.
Alcalay confirme l’idée que la plupart des Juifs des pays arabes, et d’autres pays musulmans comme l’Iran et la Turquie, ont été des participants consentants à la destruction de leur propre passé. Il mobilise la minuscule minorité, dégoûtée par le racisme sioniste, qui a résisté à cette pression pour raconter une histoire différente.
Prenons par exemple Eliyahou Eliachar, qui est très critique sur sa patrie. Il dit qu’elle a trahi l’unité profonde qui était celle de la région. « La terre d’Israël est une petite portion d’une région dans laquelle habitent beaucoup de gens, dont la plupart ont une foi et un fort désir d’être unifiés. Notre terre n’a jamais été une unité géographique limitée ; elle était et reste au carrefour de l’Occident et de l’Orient, entre l’Egypte, l’Assyrie et la Babylone du passé. »
Les documents de Guéniza – vieux de près de 1.000 ans et découverts dans les ruines d’une synagogue du Caire - confirment « une longue et glorieuse période de symbiose judéo-arabe ».
Le même thème apparaît dans Ya’aqob Yehoshua’s Childhood in Old Jerusalem, qui décrit la ville avant l’arrivée des Anglais : « Tout le monde appréciait les œuvres des poètes arabes... et il y avait des réunions poétiques et musicales dans les cafés arabes, à l’époque où le public s’asseyait sur des tabourets en fumant le narguileh... Les cafés de la Vieille Ville et de la Porte de Damas servaient de centres de culture et de divertissement aussi bien pour les Arabes que pour les Juifs. »
Les Juifs des pays arabes qui ont été « convertis » au sionisme ont aussi fait face au racisme des colons européens. L’un d’entre eux, le poète Sami Chalom Tchétrit, a rédigé une élégie titrée « Prisonniers de Sion ».

Une courageuse minorité

A l’occasion, on peut voir un Juif israélien d’origine européenne dire la vérité. Lova Eliav a écrit : « Nous leur avons dérobé un trésor inestimable, qu’ils avaient apporté avec eux – l’arabe... Nous avons fait de l’arabe et de la culture arabe quelque chose de haïssable et de méprisable. »
Cette courageuse minorité peut-elle soutenir la lutte de libération de la Palestine ? Certains se cantonnent dans leur identité d’artistes, craignant de s’engager ouvertement dans une démarche politique sans compromis. D’autres, comme le romancier israélien Shimon Ballas, ont abandonné toute prudence : « Je n’ai jamais renié mes origines arabes ou la langue arabe. L’identité arabe a toujours fait partie de moi. » Il s’identifie complètement avec les Palestiniens.
Ballas a un camarade inattendu en Grande-Bretagne, ayant les mêmes opinions même si son origine est complètement différente. Il s’agit de Sir Gerald Kaufman, le député juif le plus ancien du Labour Party. Kaufman, autrefois sioniste ardent et religieux pratiquant, a été tellement déçu par Israël qu’il a changé de camp.
Non seulement il soutient aujourd’hui les combattants du Hamas à Gaza, mais lors de l’attaque israélienne de 2009, il comparait la résistance palestinienne à celle des Juifs du ghetto de Varsovie contre les nazis. C’est quelque chose : un Juif européen soutenant la résistance organisée par des islamistes au terrorisme sioniste. C’est là, véritablement, une étincelle d’espoir dans le présent.

3 novembre 2014

Un philosophe en perpétuelle critique

Petit témoignage d'un "Garaudiste" le 25 mars 2012
sur le site "Entre la plume et l'enclume"

C'est en 1962, à l'âge de quinze ans, que j'ai découvert l'existence de Roger Garaudy. J'étais alors en classe de seconde au lycée de Dourdan dans l'Essonne et je venais d'adhérer au Parti Communiste français à travers la cellule clandestine qui avait été créée dans cet établissement.
Roger Garaudy apparaissait alors comme une figure idéologique dominante au sein du PCF, reconnu aussi par l'université française après la soutenance de sa thèse en 1953 sur La théorie matérialiste de la connaissance [son plus mauvais livre, à ses propres dires, NDLR]. Il était alors directeur du Centre d'études et de recherches marxistes, fondé en 1959. Par ailleurs, il animait chaque année au Palais de la Mutualité à Paris la Semaine de la pensée marxiste.
Bien que n'ayant rien lu de lui à l'époque, j'avais beaucoup de sympathie pour son aspiration à engager le dialogue avec les chrétiens progressistes.
Personnellement, je devais rompre avec le PCF en 1968 en raison du positionnement du parti pendant les évènements de mai juin, qui m'apparaissaient comme une "révolution trahie", pour reprendre le titre d'un opuscule d'une autre grande figure intellectuelle du PCF et de la CGT, René Barjonet.
Je n'ai pas été surpris par l'exclusion de Roger Garaudy du PCF, qui suivit sa dissidence sur l'analyse de ces mêmes évènements, en raison d'une certaine indépendance d'esprit, même si à mon avis son admiration pour Staline l'avait beaucoup aveuglé. Il alla ainsi jusqu'à approuver l'éviction de Servin et de Casanova qui considéraient que le PCF ne tirait pas les conséquences du XX° congrès du PC soviétique, en 1956.
C'est avec l'ouvrage Les mythes fondateurs de la politique israélienne que je me suis à nouveau intéressé à sa pensée. Je partage l'analyse de Roger Garaudy sur la question mais je regrette qu'il ait passé sous silence des auteurs comme Rassinier, Bardèche et Robert Faurisson, qui l'avaient précédé dans sa démarche révisionniste.
Quel que soit le bilan qu'on souhaite faire sur sa trajectoire d'un philosophe en perpétuelle critique, cela ne justifie pas que la trentaine de bibliothèques de la ville de Paris aient retiré de leurs rayons TOUS les ouvrages de Garaudy, comme j'ai pu le vérifier. On y trouve en revanche un ouvrage à charge, Itinéraire d'une négation, de 2007, signé Michaël Prazan et Adrien Minard, qui peut être consulté pour ce qu'il comporte de renseignements biographiques, ceux-là même dont Garaudy a fait état dans ses mémoires intitulées Mon tour du siècle en solitaire, datées de 1989, publiées aux éditions Robert Laffont.

Note: Le site http://www.rogergaraudy.blogspot.fr est actuellement le plus riche en textes de Garaudy lui-même, groupés par thèmes, et en images d'archives; il comporte des textes prolongeant sa recherche d'œcuménisme.
Le site http://alainindependant.canalblog.com développe en complément une ligne chrétienne de gauche explicitement rattachée à la pensée de Garaudy
[...]


Pierre Panet

2 novembre 2014

Réviser l'histoire pour un dialogue des cultures

Pour un dialogue des cultures, antidote aux fractures

L’Europe a tout intérêt à ce que l’accouchement de la démocratie au sud de la méditerranée se fasse sans douleur. Son centre de gravité est déplacé vers le nord où le taux de natalité est affaibli. Sa partie sud patauge. Ses interventions militaires et par la vente d’armes à la fois à des rebelles et à des dictateurs n’ont fait que  déclencher et entretenir des séismes dont les ondes continuent à se propager. Et qui l’affectent à son tour aussi, cela est inévitable.
Que les pays du sud continuent à plonger dans le chaos risquerait de renforcer la ligne de fracture sud nord, à la fois par le rejet à travers les nationalismes, et par des décisions de protection. Et ne ferait que renfermer l'Europe dans ses tranchées. Vis-à-vis de sa population issue de l’immigration, cela ne saurait que nourrir le cercle vicieux de la précarité et de l’exclusion.
Une partie de la jeunesse issue de l’immigration est tiraillée entre, d'un côté, des racines méconnues ou mal connues et, de l'autre, un pays qui leur renvoie une image dévalorisante. Le choix se fait alors souvent entre un reniement des origines ou une radicalisation et rejet de ceux qui les rejettent.
Mais il y a aussi une fraction non négligeable souvent oubliée dans les statistiques et au sein de l'imaginaire occidental : ceux qui sont hautement qualifiés, des cerveaux en fuite. Certains d'eux sont moins visibles car ils coupent leurs liens pour devenir les bons élèves de l’assimilation.
Ils forment un apport humain qui s’ajoute aux richesses matérielles et économiques qu’apportent les pays du sud. Un apport global souvent ignoré par l’opinion publique, alors qu’il saurait modérer le racisme ambiant.
Mais l’ignorance concerne un autre apport tout autant essentiel. Celui de la civilisation arabo-islamique à la renaissance de  l'Europe. Sa culture florissante avait affecté tous les domaines et a fait émerger des thèmes essentiels tel que l’amour courtois et la poésie qui l’accompagnait, l’éthique politique et l’organisation étatique, les arts, ainsi que le raffinement dans les champs culinaire, vestimentaire, ludique, sans parler des apports  scientifique et philosophique.
C’est par l’accès à cette culture valorisant la beauté et le féminin dans leur dimension sacrée que nous saurions apporter des antidotes aux crispations identitaires. D’une part, cela réorienterait des jeunes issus de l’immigration vers la « bonne adresse », leur permettant de construire une confiance en eux, de s’affirmer et de s’émanciper.
Cette réorientation est nécessaire pas seulement pour les défavorisés parmi eux, mais aussi pour l’élite formée dans un moule occidental et qui devient porte parole d’une islamophobie virulente. D’autre part, cela permettrait de sortir les xénophobes de leur mythe d’une identité européenne pure qui n’aurait jamais interagi avec l’Islam, présenté comme ennemi déclaré depuis toujours.
Il est urgent de réviser l'histoire afin de prendre conscience que les échanges au sein de la méditerranée avaient dépassé les conflits dans le passé, mais furent aussi économiques et culturels. Cela nous aiderait à nous en inspirer, afin que les pays du sud ne soient plus perçus comme des sources de gain économique et des marchés de marchandises et d’armes à conquérir, mais bien des partenaires égaux d’un dialogue culturel et une source d’enrichissement, comme ils le furent auparavant.

Ines Safi
Née en Tunisie, Inès Safi est diplômée de l’Ecole Polytechnique de Palaiseau et chercheuse CNRS en théorie de la matière condensée, au Laboratoire de physique des solides à Orsay, où elle étudie des système de taille nanométrique.

1 novembre 2014

Helder Camara et la théologie de la libération

Helder Camara et la théologie de la libération : l’espérance des pauvres

Une anecdote tirée de la vie de Dom Helder Camara illustre avec force et simplicité le cœur de la théologie de la libération. Alors qu’il était archevêque de Recife, une paroisse lui demanda de venir présider une célébration de réparation. Des voleurs avaient fait effraction dans l’église paroissiale et jeté à terre les hosties consacrées, avant de dérober le ciboire. Dom Helder accepta et prononça le jour venu la prière suivante :

« Seigneur, au nom de mon frère le voleur, je demande pardon. Il ne savait pas ce qu’il faisait, Il ne savait pas que tu es vraiment vivant et présent dans l’eucharistie. Ce qu’il a fait nous touche profondément. Mais mes amis, mes frères, comme nous sommes tous aveugles ! Nous sommes choqués par ce que notre frère, ce pauvre voleur, a jeté les hosties, le Christ eucharistique dans la boue. Mais dans la boue vit le Christ tous les jours chez nous, au Nordeste. Il nous faut ouvrir les yeux ».

Il s’agit de découvrir le visage de Jésus-Christ à travers celui des pauvres. Il s’agit aussi de se rappeler que le Rédempteur nous veut co-rédempteurs. A nous de combattre avec lui contre les conséquences du péché, en nous-mêmes et dans le monde. Non par idéologie, mais par amour.

http://gpcentofanti.wordpress.com/2014/08/27/helder-camara-un-ritratto/

Cette théologie de la libération s’est développée dans les pays d’Amérique latine, puis en Afrique du Sud, aux Philippines et en Corée du Sud ainsi qu’en d’autres lieux frappés par la misère et la dictature [1]. Elle est le fruit de théologiens qui, à partir des années 1970, se veulent solidaires des plus pauvres. Ces théologiens visent à expliciter la foi des communautés chrétiennes qui vivent l’oppression et la misère, mais qui sont portées par l’espérance évangélique. Partant de la conviction que la pauvreté extrême n’est pas une fatalité mais la conséquence de structures sociales et économiques injustes, ces théologiens – catholiques et protestants – font appel aux sciences sociales pour déceler les mécanismes sociaux qui produisent la pauvreté.

Les théologiens de la libération dénoncent non seulement les structures sociales et économiques injustes, mais aussi, et très concrètement, les pouvoirs en place et l’égoïsme de minorités puissantes qui condamnent la majorité des habitants des pays du Sud à des conditions de vie infrahumaines. Le monde actuel n’est donc pas plus civilisé, disent-ils, que quand les hommes réglaient leurs différends à coups de poings et de gourdins. Il est, au contraire, plus dangereux et plus cruel. La capitalisme, particulièrement sauvage dans les pays du Sud, en est la cause. Ils estiment que les masses du « tiers-monde » ont à recouvrer la dignité humaine que le Créateur leur a donnée.

Nécessité d’une transformation structurelle

Le thème central de cette théologie est la libération en tant que manifestation de la volonté de Dieu envers les opprimés et en tant qu’exigence pour le chrétien. On entend par le terme de libération tout ce qui vise à desserrer l’étau de l’exploitation économique et de la domination politique qui entrave leur liberté. Cette théologie implique la dénonciation des injustices ainsi que la transformation structurelle des sociétés où règne l’oppression. Elle se voit puissamment encouragée par la déclaration faite par l’ensemble des évêques catholiques d’Amérique latine réunis en 1968 à Medellin, en Colombie. Ceux-ci dénoncèrent « le colonialisme que pratiquent à l’intérieur de notre continent des groupes privilégiés qui maintiennent leurs richesses au prix de la misère de leurs compatriotes ». Une des convictions centrales de la théologie de la libération est qu’il existe, à côté du péché personnel, un péché collectif et structurel, c’est-à-dire une structuration de la société et de l’économie qui cause la souffrance, la misère et la mort d’innombrables frères et sœurs humains.

Voici ce qu’écrit l’archevêque de Recife Dom Helder Camara sur le lien entre l’Évangile et la dénonciation de l’injustice : « Et parce que cette faim, cette misère sont des conséquences des injustices et des structures d’injustice, le Seigneur exige de nous la dénonciation des injustices. Cela fait partie de l’annonce de la Parole. La dénonciation de l’injustice est un chapitre absolument nécessaire de l’annonce de l’Évangile. »

Le Vatican sous Jean-Paul II a approuvé l’affirmation que « l’injustice structurelle ne peut être abolie que par un changement de structures ». Certes, le pape a mis en garde contre les excès de la théologie de la libération, quand elle semblait oublier la dimension spirituelle du combat social et quand elle paraissait flirter avec le communisme ou prôner la violence armée. Mais on ignore souvent que Jean-Paul II eut des paroles extrêmement sévères à l’égard du capitalisme. Quant à Helder Camara, il s’insurgeait contre les chrétiens conservateurs qui lui reprochaient son engagement : « Quand je donne à manger aux pauvres, on m’appelle un saint. Quand je demande pourquoi ils sont pauvres, on m’appelle communiste », disait-il.

La « transformation structurelle de la société » dont il est question signifie, par exemple, le combat politique pour la redistribution des terres aux paysans et l’expropriation des grands propriétaires terriens, la lutte syndicale pour l’instauration des lois régulant le travail et instaurant un minimum de sécurité et de dignité, l’engagement pour l’abolition de la dictature et pour l’instauration des libertés et de la démocratie.

La mise en question des Églises et de leur théologie classique

Les adeptes de la théologie de la libération sont des protestataires au sein même de leurs Églises respectives. Ils disent que les pauvres mettent en question la mission et l’identité de l’Église. Ils dénoncent le fait que les paroisses classiques reflètent des valeurs bourgeoises. Les pauvres ne s’y sentent pas à l’aise : ce n’est pas leur Église. Celle-ci reste souvent silencieuse à l’égard de l’injustice. Ce silence équivaut à un acquiescement et donc à une collaboration avec un système d’oppression qui viole les promesses de l’Évangile. Au mieux, l’Église agit par des œuvres caritatives en faveur des pauvres, mais ce n’est pas suffisant. Elle doit devenir « l’Église des pauvres », dans les pays où ceux-ci constituent la majorité. L’Église doit donc se convertir, sortir de sa neutralité et d’une religiosité intimiste et désincarnée. Ils condamnent la religiosité « privatisante », celle qui réduit le salut à une affaire individuelle et sans rapport avec le contexte social. L’Église rencontre le Christ dans les pauvres. Le chapitre 25 de l’Évangile de Mathieu est explicite : ce que nous faisons aux plus pauvres, c’est à Lui que nous le faisons.

Cette conversion de l’Église par les pauvres requiert aussi, affirme la théologie de la libération, une mutation radicale de la théologie. Celle-ci ne peut plus se nourrir de spéculations sur Dieu, inspirées notamment par la philosophie grecque, ni se réduire, comme dans les pays riches, à un discours de type universitaire. La théologie doit être l’expression d’un vécu spirituel, celui d’un peuple qui souffre, qui prie et qui lutte parce qu’il a confiance en Christ mort et ressuscité. Olivier Clément observe que, du point de vue orthodoxe, il s’agit d’une authentique théologie, car elle exprime une expérience de foi et de prière. Elle n’est pas le fruit de théologiens en chambre.

Les théologiens de la libération veulent que la théologie soit celle d’un peuple face à son contexte social immédiat et concret. La théologie ne saurait être anhistorique, disent-ils, déconnectée du temps présent et des conditions concrètes dans lesquelles vivent les gens, et en particulier les plus pauvres.. Il faut donc « contextualiser » la théologie et inviter les pauvres à se réapproprier la Bible comme une parole de libération et d’espérance qui leur est spécifiquement adressée. Ils découvrent alors que la Bible les aide à comprendre leur rôle dans la société et leur donne un regard critique. Le christianisme a été trop souvent un obstacle à leur libération, voire la cause de leur misère (par exemple la violence spoliatrice de conquistadors brandissant la croix, les marchands d’esclave et les grands propriétaires prêchant la soumission à leur Dieu).

Voici ce qu’en dit Dom Helder Camara : « Le paysan, le fils et le petit-fils de paysan de nos régions sont comme des morts-vivants […] Ils ont appris auprès de leurs parents analphabètes et dans les chapelles de leurs maîtres et seigneurs, qu’il faut être patient comme le fils de Dieu, si injustement traité et mort sur la croix pour nous sauver. Ils en déduisent que telle doit bien être leur vie. Mis à l’école d’un christianisme fataliste, ils conçoivent que les uns naissent riches et les autres pauvres, puisque telle est la volonté de Dieu. » Dès lors, l’évêque brésilien n’a de cesse que ces plus pauvres parmi les pauvres prennent conscience de leur dignité humaine et de leurs droits, car aucune croissance vraiment humaine n’est possible quand on n’a même pas « conscience de vivre à un niveau infrahumain et lorsqu’on ne sait pas qu’on a droit à une vie meilleure, digne vraiment de l’homme. »

L’Église doit devenir ce qu’après les prophètes, le Christ a voulu qu’elle soit : une force libératrice. Faute de cela, les pauvres chercheront hors de la Bible et de l’Église l’énergie qui leur est nécessaire pour résister et pour changer leur réalité.

L’Exode, archétype de la libération

La théologie de la libération s’inspire essentiellement du livre de l’Exode : « J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple qui réside en Égypte. J’ai prêté l’oreille à la clameur que lui arrachent ses maîtres. Je connais ses angoisses. Je suis résolu de le délivrer de la main des Égyptiens et à le faire monter de ce pays vers une contrée plantureuse et vaste » (Ex 3, 7-8). Il s’agit donc de se libérer de l’oppression (dictature, capitalisme sauvage, etc.) et de cheminer, avec l’aide de Dieu, vers la liberté, la fraternité, la justice sociale, voire des formes de socialisme radical. Il s’agit de s’arracher des mains du « pharaon » actuel, le capitalisme, de traverser la « mer rouge » par un rude combat social pour arriver à la « terre promise » d’une société plus juste et plus conforme à l’Évangile. La pâque du peuple hébreu préfigure la résurrection pascale. Dans « résurrection » se trouve la racine du terme « insurrection ».

Aujourd’hui, l’écroulement du monde socialiste « réellement existant », la déroute des révolutions populaires, la mondialisation et ses inégalités croissantes, l’hégémonie du néo-libéralisme bouleversent l’horizon de la théologie de la libération. Au lieu de penser un projet social unique plus ou moins proche des expériences socialistes révolutionnaires des pays du Sud (par exemple, Cuba, la Tanzanie…), la théologie de la libération s’est mise, au cours de la dernière décennie, à penser la pluralité des projets collectifs. Elle s’est intéressée à l’altermondialisme et au Forum Social Mondial qui s’est réuni plusieurs fois à Porto Alegre (Brésil). Auparavant, il s’agissait du pauvre en général. Désormais, il est question du Noir, de l’Amérindien, de la femme en tant qu’opprimés.

Les théologiens de la libération découvrent aussi l’importance de l’écologie. Ils sortent ainsi du carcan intellectuel trop matérialiste et trop rationaliste d’un certain marxisme, tout en conservant sa critique sociale radicale et son idéal de fraternité humaine. Ils acquièrent, surtout avec Leonardo Boff nourri de spiritualité franciscaine, et à la requête des communautés de base notamment amérindiennes, une sensibilité cosmique, que les orthodoxes qualifieraient (avec le philosophe religieux russe Serge Boulgakov ) de « pan-enthéiste ». Ils s’ouvrent à d’autres cultures, moins marquées par la philosophie des Lumières et son projet de maîtrise et de progrès effréné. La théologie de la libération acquiert des caractères plus « féminins », tout en conservant son ardeur révolutionnaire. Les communautés chrétiennes de base restent le lieu privilégié de cette théologie. De nombreux membres les ont quittées cependant, pour rejoindre des mouvements pentecôtistes plus conservateurs sur le plan social, mais plus chaleureux dans l’expression de la foi. Dès lors, des « alléluias » de louange sont venus enrichir le répertoire de ces communautés de base jadis habituées surtout à des chants de luttes et d’espérance terrestre.

Plus récemment, des théologiens latino-américains tels que Enrique Dussel ou Franz Hinckelamert ont élargi le propos. Il ne s’agit pas seulement de refuser le système capitaliste et matérialiste et d’opter pour une société plus juste. Il s’agit avant tout de refuser la mort et les forces de mort. Ces dernières sont multiples, qu’il s’agisse du surarmement des États ou de la violence faite aux pauvres, de l’obsession du profit et du pouvoir, de l’hyper-compétitivité élevée en diktat, de la destruction de l’environnement. Ces théologiens développent avec les communautés de base une prière et une pensée qui célèbre la vie et les forces de vie. Dieu veut la vie et est l’ennemi de tout ce qui apporte la mort. Le capitalisme mondialisé est une fausse « religion », sans transcendance mais d’essence sacrificielle. La théologie de la libération démasque la supercherie de la mondialisation néo-libérale qui conduit à bénir les riches et à punir les pauvres. Elle oppose aux forces de mort, mobilisées par Mammon, la force de Vie du Dieu de la Bible qui a « entendu les cris de son peuple ». Ce Dieu de vie invite à se mettre debout. Il donne force et sens à l’être pascal qui continue, malgré les apparences, à croire dans la vie.

Une spiritualité de la libération

« Qu’as-tu fait ? Écoute le sang de ton frère crier du sol vers moi » (Gn 4, 10). Cette question est reprise maintes fois par les théologiens de la libération, car elle appelle le chrétien à la conversion. Elle dit que la pauvreté de ce monde, loin d’être le produit du hasard, est la conséquence des actions injustes et pécheresses de l’être humain. Jon Sobrino dit aux nantis de « reconnaître cette vérité » et à « ne pas maintenir la vérité captive dans l’injustice » (Rm 1, 18). Les pauvres, « rebuts de l’humanité », sont crucifiés, dit ce théologien d’Amérique centrale au moment où le dictateur au pouvoir au Guatemala, appartenant à une Église réformée, commettait de véritables massacres à l’égard des habitants (principalement indiens) de son pays. De tels évènements, hélas si fréquents, montrent qu’il y a du péché dans la réalité de ce monde. Certes, le péché n’est pas le tout de cette réalité. Mais tant qu’on ne l’a pas perçu comme un péché flagrant, un « péché structurel » (c’est-à-dire inscrit dans les structures économiques et sociales), on n’est pas encore arrivé à découvrir la mise en question radicale qui nous est adressée.

Le monde doit changer. Le statu quo est scandaleux. Les pauvres ne sont pas qu’un « problème », ajoute Jon Sobrino. Les pauvres sont, pour le chrétien, « le lieu historique de Dieu ». C’est en eux qu’on rencontre le Christ. Ils sont les aimés de Dieu. Comme le Christ, ils portent le péché du monde. Cette dernière pensée a inspiré au prêtre franco-brésilien Fredy Kunz une pensée à partir des quatre chants du Deutéro-Isaïe (Is 55ss). Elle allie théologie et mystique. Il l’a appelée la « Mystique du Serviteur souffrant » [2]. Frédy Kunz disait au sujet de son action et de la fraternité qu’il a créée : « La théologie de la libération, c’est la tête. L’action non violente gandhienne, ce sont les pieds. La mystique du Serviteur souffrant, c’est le cœur. »

Gustavo Gutierez, le fondateur péruvien de la théologie de la libération, insiste sur le fait que notre action en solidarité avec les pauvres, ne relève pas d’une simple « dimension sociale de la foi ». Il ne s’agit pas de quelque vertu morale. Il s’agit d’un face-à-face, d’une rencontre avec Dieu au cœur d’une action portée par l’amour.

Les théologiens de la libération insistent sur le fait que la solidarité active relève d’un amour authentique qui les a amenés à partager, au moins partiellement, les conditions de vie des exclus. Ce don va de pair avec de l’affection et de la tendresse. Sans cette amitié et cette proximité, au sein des favelas , des taudis et des campagnes où règnent la faim et la misère, il peut certes y avoir des actions bien intentionnées, mais ne restent-elles pas froides et impersonnelles ? La théologie de la libération met ainsi en question à la fois les « bonnes œuvres » caritatives, les « projets de développement » parachutés d’en dehors des communautés ainsi que l’action volontariste mais parfois impitoyable de certains partis révolutionnaires se considérant comme « l’avant-garde » du peuple.

Cette rencontre de Dieu dans les pauvres implique une ascèse, un travail sur soi. L’homme se décentre et trouve sa propre réalisation en se donnant à autrui. Chemin faisant, le chrétien aura à se demander s’il veut vraiment supprimer la douleur d’autrui et s’il cherche réellement sa libération et non pas avant tout – même subtilement – le sens de sa propre vie (même si, en fait, on trouve ce sens dans cette pratique). Le pauvre est celui qui, d’une façon très concrète, place l’être humain devant l’alternative de se choisir lui-même ou de choisir l’autre, d’accepter ou non des expressions évangéliques aussi simples qu’ « il y a plus de joie à donner qu’à recevoir ». Tout ce chemin ascétique n’est pas une chose aisée. Le pauvre est tellement autre qu’il exige le décentrement de soi.

En outre, l’engagement pour la justice, peut coûter cher en termes de réputation et de statut social. Nombreux sont ceux qui ont été l’objet de calomnies comme Dom Helder Camara traité « d’évêque rouge », voire d’attentats criminels, tel que Mgr Oscar Romero du Salvador, fauché à la mitraillette alors qu’il célébrait la messe à l’autel. La mort et le martyre sont des réalités qu’un amour libérateur prend en compte : des milliers de laïcs, de religieuses et de prêtres ont versé leurs sang pour leurs frères et sœurs appauvris. Ils ont affronté courageusement les pouvoirs en place. Ils ont été les victimes des « escadrons de la mort » qui assassinent au service des riches et de certaines multinationales, quand celles-ci ne reculent devant rien pour protéger les privilèges exorbitants dont elles jouissent dans certains pays du Sud.

L’action non violente, violence des pacifiques

S’il y eut des chrétiens engagés qui, tel le prêtre colombien Camillo Torez, n’hésitèrent pas à rejoindre un mouvement armé de libération, d’autres se prononcèrent pour l’action non violente. Dom Helder estime qu’il faut opposer la force de la non-violence active aux trois violences dont souffrent les pauvres : la violence des oppresseurs dont la richesse se nourrit de la misère de leurs concitoyens ; la violence du monde riche contre les pays du Sud à travers des échanges commerciaux injustes et l’exploitation des ressources naturelles ; la violence perpétrée pour les États au nom de la défense de l’ordre établi, qui conduit à qualifier de subversion toute tentative de changement de cet ordre.

A l’exemple de Martin Luther King et du mahatma Gandhi, il faut opposer à ces trois types de violence celle que le frère Roger Schütz de Taizé appelait « la violence des pacifiques ». Elle se situe dans la perspective évangélique du pardon. Elle vise, en définitive, la réconciliation et la paix, mais fondées sur la justice. L’action non violente implique, par exemple, le refus d’obéir à la loi, le non-paiement de l’impôt, la grève générale, la dénonciation publique des abus – au risque de sa vie – et toujours le dialogue inlassable avec les agents plus ou moins conscients du pouvoir injuste.

Cette non-violence accepte qu’il puisse y avoir des victimes dans ses rangs, mais elle se refuse à en faire dans ceux de l’adversaire. « Il n’y a pas de victoire contre l’oppression et les structures d’injustice sans sacrifice. Les sacrifices acceptés par la non-violence préparent mieux l’avenir et la réconciliation que les sacrifices imposés par la violence ». Mais la non-violence n’est jamais lâcheté ni immobilisme. « Une non-violence qui ne se préoccuperait pas d’être vraiment une action capable de faire l’histoire serait encore du « passivisme » déguisé sous de grands principes et de beaux sentiments », précise Dom Helder.

Quelle espérance dans le monde actuel ?

Voyant comment va le monde aujourd’hui, pourquoi ne pas se résigner ? Comment ne pas verser dans le désespoir et le cynisme ?

Ce sont les pauvres, disent les théologiens engagés, qui maintiennent la véritable espérance : « L’espoir des pauvres ne périt jamais », affirme le psalmiste (Ps 9, 19). Les pauvres pour lesquels survivre est une tâche première et mourir le destin le plus proche, ont et maintiennent une espérance surprenante. Leur espoir et leur courage sont certes confortés par des victoires partielles et des solidarités concrètes faites de joie fraternelle et d’entraide. Mais les racines de leur espérance se nourrissent aussi d’une autre sève : un acte premier de confiance en un Dieu Père. Ils pressentent et nous enseignent que la justice et la bonté existent au fond de la réalité et que, malgré tout, le bien est plus originel et plus puissant que le mal. Dans les communautés chrétiennes de base, des gens quelquefois se lèvent et disent qu’ils acceptent que le vrai salut passe aussi par leur propre crucifixion. Certains expriment parfois en paroles parfaitement explicites que c’est le Serviteur souffrant qui donne la véritable espérance. Rien de tout cela ne leur enlève leur dynamisme pour travailler activement à la libération. Ils intègrent le scandale de la croix dans leur espérance, car ils savent – mieux que les nantis – que la croix est enceinte de la résurrection.

Les théologiens qui rapportent ces dires, ajoutent humblement qu’en définitive, c’est à une « théologie négative de l’espérance » qu’ils aboutissent : l’apophatisme (le non-dire) devant le mystère de la souffrance et devant l’espérance. Une chose leur paraît certaine : en dernière analyse, l’espérance vit de l’amour. Celui qui aime les pauvres de manière radicale et désintéressée fait quelque chose d’absolument bon, qui sera accueilli pour toujours dans l’histoire du Salut. Celui qui agit par amour et dans l’espérance est en train de dire que le mystère ultime de la réalité est un mystère de bonté et de salut.

Jean-Thierry Verhelst

Texte paru dans la revue Le Chemin, 73, hiver 2006.
Notes:[1] Ces quelques notes s’inspirent de la relecture des travaux de l’Eatwot (Ecumenical Association of Third World Theologians) et d’écrits de Gustavo Gutiérez, Leonardo Boff, Jon Sobrino, Joao Batista Libanio, Helder Camara, Aloysius Pieris, James H. Cone. Les citations de Dom Helder Camara sont tirées de Marie-Jo Hazard, Prier 15 jours avec Dom Helder Camara, Nouvelle Cité, 2003.
[2] Il existe, également en Europe, une Fraternité du Serviteur Souffrant. Voir au sujet de cette mystique du Serviteur Souffrant : Michel Bavarel, Frédy Kunz, Alfredinho et le peuple des souffrants, Editions ouvrières, 1991.