13 septembre 2014
12 septembre 2014
Intégrisme islamique, communisme, christianisme
Une différence profonde entre les genèses du christianisme et de l'Islam
L’intégrisme
islamique, nous dit Maxime Rodinson, est un mouvement temporaire,
transitoire, mais il peut durer encore trente ans ou cinquante ans – je
ne sais pas. Là où il n’est pas au pouvoir, il restera comme idéal tant
qu’il y aura cette frustration de base, cette insatisfaction qui pousse
les gens à s’engager à l’extrême. Il faut une longue expérience du
cléricalisme afin de s’en dégoûter : en Europe, cela a pris pas mal de
temps ! La période restera longtemps dominée par les intégristes
musulmans.
Si
un régime intégriste islamique avait des échecs très visibles et
aboutissait à une tyrannie manifeste, une hiérarchisation abjecte, et
aussi des échecs sur le plan du nationalisme, cela pourrait faire
tourner beaucoup de gens du côté d’une alternative qui dénonce ces
tares. Mais il faudrait une alternative crédible, enthousiasmante et
mobilisatrice, et ce ne sera pas facile.
Vérifions-nous ?
Michel Peyret
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Maxime Rodinson : sur l’intégrisme islamique
Sous
la rubrique de « l’intégrisme islamique » – l’appellation n’est pas
très bonne, celle de « fondamentalisme » encore moins ; quant au terme
« islamisme », il entraîne une confusion avec l’Islam ; « Islam
radical » n’est pas si mal, mais aucune appellation ne correspond tout à
fait à l’objet – on peut grouper tous les mouvements qui pensent que
l’application intégrale des dogmes et pratiques de l’Islam, y compris
dans les domaines politique et social, mènerait la communauté musulmane,
voire le monde entier, vers un État harmonieux, idéal, reflet de la
première communauté musulmane idéalisée, celle de Médine entre 622 et
632 de l’ère chrétienne.
En
cela, il y a une similarité avec une idéologie politique laïque comme
le communisme, pour laquelle l’application intégrale des recettes
formulées par le fondateur doit mener à une société harmonieuse, sans
exploitation ni oppression. Par contre, il n’y a pas d’idéologie
similaire dans le christianisme : les intégristes chrétiens pensent que
l’application intégrale des préceptes du Christ rendrait tout le monde
bon et gentil, mais elle ne changerait pas forcément la structure de la
société.
Cela
tient à la différence profonde entre la genèse du christianisme et
celle de l’Islam. Les chrétiens formaient au début une petite « secte »,
un groupement idéologique autour d’une personne charismatique, dans une
province reculée d’un vaste empire, l’Empire romain, doté d’une
administration impressionnante. Cette petite secte ne pouvait avoir au
départ la prétention de formuler un programme politique et social. Ce
n’était ni l’intention de Jésus, ni celle des premiers pères de l’Église
pendant deux ou trois siècles.
Avant
que l’empereur Constantin ne déclare, en 325, que cette Église (en
latin ecclesia, c’est-à-dire « assemblée ») devait être religion d’État,
elle avait eu le temps de bâtir un appareil idéologique autonome bien
rodé. De sorte que, même après Constantin, se maintiendra la tradition
de deux appareils distincts, celui de l’État et celui de l’Église, qui
peuvent être en symbiose ou alliés, et l’ont souvent été (l’alliance du
sabre et du goupillon, le césaro-papisme, etc.) ; mais qui peuvent
également être en conflit (lutte du Sacerdoce et de l’Empire, Louis XIV
et Philippe Auguste excommuniés, etc.). Il y a bien quelques exemples
protestants d’État-Église (Genève au xvie siècle, le Massachusetts
au xviie siècle), mais ce sont des exceptions dans l’histoire du
christianisme.
L’Islam
est né dans une immense péninsule en dehors du champ de la civilisation
romaine, où vivaient quelques dizaines de tribus arabes, tout à fait
autonomes avec seulement quelques institutions communes : la langue,
certains cultes, un calendrier, des foires et des tournois de poésie.
Dans sa période médinoise (de 622 à sa mort, en 632), Mohammad (Mahomet)
est considéré comme le dirigeant suprême, politique et religieux à la
fois. Il est chef religieux, en relation avec Dieu, mais aussi chef de
la communauté, non soumise à la loi romaine. Il règle les différends,
obtient le ralliement de tribus, et répond aux nécessités de se défendre
et, le cas échéant, d’attaquer – ce qui est le mode de vie dominant
dans ce monde sans État de l’Arabie de cette époque. C’est ainsi que
l’on trouve, aux origines de l’Islam, une fusion du politique et du
religieux en un seul appareil - du moins en théorie, car lorsque sera
créé un vaste empire islamique, la spécialisation des fonctions
s’imposera.La séparation de la religion et de l’État est contraire à
l’idéal de l’Islam, mais pas à sa pratique, car il y a toujours eu des
corps d’oulémas spécialisés : les juges en Islam appartiennent à
l’appareil religieux, avec d’autres compétences que les juges en droit
romain de l’Occident. On trouve là, d’ailleurs, une parenté très grande
avec le judaïsme, où, comme en Islam, les hommes de religion, les
rabbins, ne constituent pas un clergé sacré, mais sont des savants (la
synagogue, le beit midrash sont des lieux d’étude), à l’instar des
oulémas.
Aujourd’hui
subsiste néanmoins l’idéal médinois d’une même autorité politique et
religieuse. Rarement trouve-t-on, il est vrai, un cas aussi pur de
communauté politico-idéologique que celui de l’Islam – sauf le
communisme après 1917, qui a connu des schismes comme l’Islam et où les
autorités politiques fixent la doctrine tant sur les problèmes
théoriques que sur l’idéologie première et sur ce qu’il faut penser.
Cependant, là où le communisme est un modèle projeté dans le futur,
l’intégrisme islamique adhère à un modèle réel, mais vieux de quatorze
siècles. C’est un idéal flou. Lorsque l’on demande aux intégristes
musulmans : « Vous avez des recettes, dites-vous, qui dépassent le
socialisme et le capitalisme ? », ils répondent par des exhortations
très vagues, toujours les mêmes, qui peuvent se fonder sur deux ou trois
versets – mal interprétés, en général – du Coran ou du Hadith.
Or,
le problème ne se posait pas du temps du Prophète, parce que personne
ne pensait à changer la structure sociale : on prenait les choses comme
allant de soi. Mohammad n’a jamais rien dit contre l’esclavage (de même
que Jésus n’a jamais rien dit contre le salariat). Certes, l’idée d’une
communauté sociale organisée avec des hiérarchies figure dans le Coran,
mais elle est tout à fait normale pour l’époque. Mohammad se situe dans
la société, alors que Jésus se situe en dehors d’elle. L’Islam, comme le
Confucianisme, s’intéressent à l’État, tandis que les doctrines de
Jésus ou de Bouddha sont des morales, axées sur la recherche du salut
personnel.
L’intégrisme
islamique est une idéologie passéiste. Les mouvements intégristes
musulmans ne cherchent pas du tout à bouleverser la structure sociale,
ou ne le cherchent que tout à fait secondairement. Ils n’ont modifié les
bases de la société, ni en Arabie Saoudite, ni en Iran. La « nouvelle »
société que les « révolutions islamiques » établissent ressemble de
façon frappante à celle qu’elles viennent de renverser. Je me suis fait
réprimander en 1978 lorsque j’ai affirmé, de manière très modérée, que
le cléricalisme iranien ne laissait présager rien de bon. Je disais « au
mieux, Khomeiny sera Dupanloup, au pire Torquemada ». Hélas, c’est le
pire qui est arrivé.
Lorsque
l’on est saisi par l’histoire, on est forcé de prendre des décisions.
Il se forme alors des courants politiques : gauche, droite, centre. Sous
influence européenne, le monde musulman a emprunté beaucoup de recettes
à l’Occident, libérales parlementaires ou socialistes marxisantes. On a
fini par être un peu dégoûté de tout cela : le parlementarisme mettait
au pouvoir des propriétaires fonciers, le socialisme des couches
gestionnaires militaires et autres. On a voulu revenir alors à la
vieille idéologie « bien de chez nous » : l’Islam. Mais l’influence
européenne a laissé des traces profondes, notamment l’idée que les
gouvernants doivent prendre leur inspiration auprès des gouvernés, en
général par le vote. C’est une idée nouvelle dans le monde musulman :
ainsi, la première chose que fit Khomeiny, c’est organiser des élections
et une nouvelle constitution.
Au
sujet des femmes, on peut trouver dans l’Islam tout un arsenal
traditionnel en faveur de la supériorité masculine et de la ségrégation.
Une des raisons de la séduction de l’intégrisme islamique un peu
partout, c’est que des hommes qui se voient dépossédés de leurs
privilèges traditionnels par les idéologies modernistes, savent que,
dans une société musulmane telle qu’on la leur propose, ils peuvent
s’appuyer sur des arguments sacrés en faveur de la supériorité
masculine. C’est une des raisons – qu’on occulte très souvent, mais qui
est profondément ancrée, et quelquefois inconsciente, d’ailleurs – de la
vogue de l’intégrisme islamique : les expériences modernisantes
allaient dans le sens d’accorder plus de droits aux femmes, et cela
exaspérait un certain nombre d’hommes.
En
1965, je m’étais rendu à Alger : c’était l’époque où Ben Bella faisait
des efforts prudents pour promouvoir l’égalité des femmes. Une
association officielle de femmes, qui n’était pas l’association bidon
d’aujourd’hui, tenait un congrès dans la capitale. À la sortie du
congrès, Ben Bella était venu prendre la tête d’un défilé des femmes
dans les rues d’Alger. Des deux côtés, sur les trottoirs, des hommes
dégoûtés sifflaient, lançaient des quolibets, etc. Je suis certain que
cela a joué un rôle dans le coup d’État de Boumediene et a décidé
beaucoup de gens à le regarder avec sympathie.
L’intégrisme
islamique est un mouvement temporaire, transitoire, mais il peut durer
encore trente ans ou cinquante ans – je ne sais pas. Là où il n’est pas
au pouvoir, il restera comme idéal tant qu’il y aura cette frustration
de base, cette insatisfaction qui pousse les gens à s’engager à
l’extrême. Il faut une longue expérience du cléricalisme afin de s’en
dégoûter : en Europe, cela a pris pas mal de temps ! La période restera
longtemps dominée par les intégristes musulmans.
Si
un régime intégriste islamique avait des échecs très visibles et
aboutissait à une tyrannie manifeste, une hiérarchisation abjecte, et
aussi des échecs sur le plan du nationalisme, cela pourrait faire
tourner beaucoup de gens du côté d’une alternative qui dénonce ces
tares. Mais il faudrait une alternative crédible, enthousiasmante et
mobilisatrice, et ce ne sera pas facile.
[1 Voir sa propre description de l’évolution des études islamiques dans La fascination de l’Islam, La Découverte, 1980.
[3]On
trouvera les principales réflexions de Maxime Rodinson sur l’intégrisme
islamique contemporain dans L’Islam : politique et croyance, Fayard,
1993, à compléter par la lecture du chapitre premier de De Pythagore à
Lénine : des activismes idéologiques, Fayard, 1993.
11 septembre 2014
10 septembre 2014
Une nouvelle sagesse
Nous
avons besoin, aujourd'hui, pour établir des rapports nouveaux avec la nature,
avec les autres, avec notre avenir, d'une nouvelle sagesse totale, qui, nous
exhumant du cercueil mathématique et conceptuel,
nous aide à prendre conscience que la raison n'est pas la forme la plus haute
de la connaissance et à distinguer :
—
l’objet, qui ne peut être manipulé que par le concept;
— le sujet,
qui ne peut être appelé que par l’amour;
— le projet,
qui ne peut être désigné que par le mythe, la poésie, ou la foi.
Roger Garaudy
Parole d’homme, dernières lignes du chapitre sur
l’amour
8 septembre 2014
Modernité et Islam
Réflexion sur une Modernité Islamique qui pourrait suppléer à la Modernité occidentale en déclin
Je compte partager avec vous la réflexion sur le contenu de cette importante conférence sur «Modernité et Islam» du Pr. ROGER GARAUDY [séminaire de janvier 1995 sur "L'islam, la modernité et l'islamisme" à Bruxelles, NDLR]et que j’ai pris le soin de transcrire intégralement. La pertinence des arguments et la teneur de haute facture des idées développées trouvent encore aujourd’hui toute leur actualité.
6 septembre 2014
Marc Ferro sur la révolution d'Octobre
Le
succès de la révolution d’Octobre, nous dit Marc Ferro, ne vient pas
seulement d’en haut en effet. J’en ai découvert le double foyer : celui
des organisations, des partis, des syndicats ou des comités d’usine,
sorte de contre-pouvoirs virtuels face au gouvernement, et celui, par en
bas, des soviets (ou comités), qui s’étaient créés un peu partout et
qui se sont eux-mêmes solidifiés et bureaucratisés, très tôt, dès avril
1917...
La
révolution d’Octobre, poursuit Marc Ferro, est le résultat d’une
bureaucratisation par le haut, lorsque le parti va éliminer les autres
partis, contrôler les syndicats et le mouvement coopératif, et d’une
bureaucratisation par en bas, où toute cette poudrière de petits comités
va se rallier à l’insurrection pour ne pas perdre la légitimité acquise
dans l’action. Cette rencontre donne naissance aux apparatchiks, ces
gens d’en bas, ouvriers ou paysans – dès 1930, on dénombre 40 % de
paysans dans la direction des soviets – qui vont monter dans l’appareil
d’État. C’est ce que j’ai appelé la " plébéianisation du pouvoir "...
Découvrons plus avant ce que dit Marc Ferro à L'Humanité.
Michel Peyret
______________________________________________
2004 Entretien avec Marc Ferro sur la Révolution d’Octobre
L’Humanité, 30.4.2004
L'article est reproduit ici: http://bataillesocialiste.wordpress.com/etudes/2004-04-entretien-sur-la-revolution-doctobre-ferro/
L'article est reproduit ici: http://bataillesocialiste.wordpress.com/etudes/2004-04-entretien-sur-la-revolution-doctobre-ferro/
Le
moment révolutionnaire est l’événement par excellence, celui qui change
le cours de l’histoire. Mais comment ? La portée de la révolution russe
d’octobre 1917 rend l’enquête d’autant plus complexe pour l’historien.
Contre ceux qui l’ont envisagée comme une nécessité inscrite dans les
lois intangibles de l’histoire, d’autres ont voulu y voir l’effet d’un
obscur "complot" bolchevik. Comment l’abordez-vous ?
Marc Ferro.
Cette vieille thèse du complot, tout comme l’idée que 1789 ou la
Révolution de février serait le fait des francs-maçons, n’a pas de sens.
Avant les journées d’Octobre, les bolcheviks avaient la majorité au
congrès des soviets. Cela suffisait pour détenir le pouvoir, car le
gouvernement provisoire du modéré Kerenski n’avait plus d’autorité. Or,
Lénine pressent qu’en se contentant d’un pouvoir fondé sur une majorité
dans les soviets, il sera obligé de composer avec des non-bolcheviks,
par exemple avec des mencheviks de gauche, avec des socialistes
révolutionnaires (SR) et des anarchistes. Il lui faut donc ajouter une
mise supplémentaire, ce sera l’insurrection armée qui conférera une
légitimité par la violence. Mais Lénine était sorti du bois dès le
premier congrès des soviets en juin où, avec derrière lui cent cinq
bolcheviks sur mille élus, il avait affirmé : " Nous sommes prêts à
prendre le pouvoir. " Cette assertion avait suscité des éclats de rire,
car les révolutionnaires, quels qu’ils fussent, étaient démocrates, et
n’imaginaient pas qu’un seul parti minoritaire puisse prendre le
pouvoir. Même les bolcheviks Zinoviev et Kamenev étaient scandalisés.
Coup de poker ou provocation de la part de Lénine ?
Marc Ferro.
Ni coup de poker, ni provocation, mais confiance dans la scientificité
de l’analyse bolchevik. Lénine part d’une conviction : le pouvoir doit
appartenir à ceux qui incarnent la classe ouvrière, agent de l’histoire,
donc des marxistes, et parmi eux ceux dont l’analyse a révélé leur
science du déroulement historique. Cette scientificité est à mes yeux la
clé de tout. Ensuite il faut savoir manoeuvrer. L’insurrection
d’octobre est un petit coup d’État, opéré essentiellement par des
soldats devenus bolcheviks, mais elle n’est pas à proprement parler un
coup d’État militaire comme le prétendait mencheviks et SR. D’autant
qu’à l’intérieur de ce coup d’État, s’en trouve un deuxième, minuscule :
le soviet de Petrograd, au cour du congrès des soviets, était depuis
septembre présidé par Trotski. Celui-ci aurait donc dû mener
l’insurrection. Or, c’est un comité révolutionnaire provisoire, créé
pour l’occasion, qui est chargé d’opérer au nom du soviet de Petrograd.
Trotski n’en est donc plus le meneur. Cela est un peu manipulé par
Lénine qui, dans ses ordres de mission des premiers jours, signe "
président du comité révolutionnaire provisoire ", ce qu’il n’a jamais
été. Cette signature dessaisit le soviet de Petrograd, donc Trotski, du
rôle d’agent principal de l’insurrection. Le tout ressemble à des
poupées russes : en gros, il y a les soviets qui de toute façon devaient
avoir le pouvoir ; à l’intérieur le soviet de Petrograd qui devait être
l’agent d’une prise du pouvoir par la force, puis le comité
révolutionnaire provisoire de Petrograd qui se substitue au soviet de
Petrograd pour dessaisir le gouvernement Kerenski. Ma formule serait la
suivante : il y avait un gouvernement de Kerenski qui n’avait plus
d’État, et en face un État, composé des soviets, qui n’avait pas de
gouvernement. Ce gouvernement sera le parti bolchevik.
Un
des enjeux de votre travail a été, dans la tradition de l’École des
Annales, d’envisager la révolution d’Octobre en quittant l’optique
purement " événementielle ". 1917 n’est pas une " année zéro ", et même à
travers octobre se manifeste des continuités, celles de mécanismes de
fond qui travaillent la société.
Marc Ferro.
Le succès de la révolution d’Octobre ne vient pas seulement d’en haut
en effet. J’en ai découvert le double foyer : celui des organisations,
des partis, des syndicats ou des comités d’usine, sorte de
contre-pouvoirs virtuels face au gouvernement, et celui, par en bas, des
soviets (ou comités), qui s’étaient créés un peu partout et qui se sont
eux-mêmes solidifiés et bureaucratisés, très tôt, dès avril 1917. Dans
chaque quartier, il y avait un comité de quarante à cent personnes, vers
lequel les gens convergeaient pour demander un logement ou le paiement
d’une pension. Au bout d’un certain temps, certains membres du comité,
mieux informés, connaisseurs des dossiers, sont devenus permanents, se
sont bureaucratisés. Le jour où Lénine organise l’insurrection, il lui
faut des relais : ce seront ces responsables des comités de quartier.
Ils ne sont pas forcément bolcheviks mais ont tout à perdre si la
révolution échoue. La révolution d’Octobre est le résultat d’une
bureaucratisation par le haut, lorsque le parti va éliminer les autres
partis, contrôler les syndicats et le mouvement coopératif, et d’une
bureaucratisation par en bas, où toute cette poudrière de petits comités
va se rallier à l’insurrection pour ne pas perdre la légitimité acquise
dans l’action. Cette rencontre donne naissance aux apparatchiks, ces
gens d’en bas, ouvriers ou paysans – dès 1930, on dénombre 40 % de
paysans dans la direction des soviets – qui vont monter dans l’appareil
d’État. C’est ce que j’ai appelé la " plébéianisation du pouvoir ".
Cette
" plébéianisation " pose deux questions, celle de la "
bureaucratisation " que vous étudiez dans Des soviets au communisme
bureaucratique (2) et qui apparaît comme un mouvement commençant avant
Staline ; et d’autre part la question de l’implication populaire, autour
notamment du programme " la paix, la terre aux paysans, tout le pouvoir
aux soviets ". Peut-on la mesurer ?
Marc Ferro.
La plébéianisation du pouvoir s’amorce dès février et mars 1917. Dans
tel soviet, déjà trois ouvriers, un pope et un syndicaliste décident
d’attribuer tel appartement vide à une famille d’orphelin de guerre. En
octobre, le parti bolchevik reconnaît ces comités comme son antenne,
c’est alors que la greffe s’opère entre les bureaucraties par le haut et
le bas. Plus tard, le régime soviétique n’a pas offert à la classe
ouvrière un destin par lequel l’ouvrier serait devenu patron ou aurait
été bien payé, mais lui a permis de monter dans l’échelle sociale et de
peupler l’appareil d’État. C’est par là que s’est réalisée
l’identification entre le parti et la classe ouvrière. Quant à
l’adhésion des masses à la révolution, on peut parfaitement la mesurer,
en donnant le nombre de Soviets de la capitale et de la région qui ont
participé à l’insurrection, soit plusieurs centaines, ce qui est
vraiment massif. Pour la terre les paysans s’étaient servis tout seuls,
sans connaître les programmes des SR ou des bolcheviks, mais Lénine
assume leurs actes. Avant octobre, les fraternisations dans l’armée pour
mettre fin à la guerre, les grèves dans les usines pour de meilleurs
salaires, tout cela colle aux besoins des classes populaires. Cette
adéquation rend compte de la popularité de Lénine et des bolcheviks.
Vous
décrivez comment la révolution d’Octobre s’infiltre jusque dans le
quotidien : des étudiants dictent au professeur le programme d’histoire,
des ouvriers inculquent le nouveau droit du travail à leurs patrons,
des enfants demandent à l’école à apprendre la boxe, tout cela déborde
des plans et des lois de l’histoire.
Marc Ferro.
Lénine juge qu’il faut laisser aller le flot de la révolution,
véritable retournement, comme dans un carnaval où les pauvres prennent
la place des riches. Mais comme les ouvriers, un peu, et surtout les
paysans et les soldats ont un ressentiment terrible à l’encontre des
classes dirigeantes, se produisent des massacres contre les possédants,
en particulier les propriétaires terriens, les officiers et ceux qui
sont opposés à la radicalisation de la révolution. Zinoviev est
épouvanté. Or, Lénine lui répond en 1918 qu’il serait lâche d’arrêter un
mouvement après l’avoir encouragé.
Pour
certains auteurs, octobre 17 est le moment du basculement
révolutionnaire dans la violence. Le lien est alors établi avec une
terreur stalinienne, telle qu’elle apparaît dans le Livre noir du
communisme, qui serait ici en germe. Est-ce exact de votre point de vue ?
Marc Ferro.
Il y a de la violence dès février. Puis la violence monte de plusieurs
crans, pour autant que se manifeste une résistance aux progrès de la
révolution. À partir du moment où les propriétaires terriens font
traîner la réforme agraire, que l’on attend interminablement l’arrêt de
la guerre, ou que les patrons disent ne pas avoir d’argent et que les
augmentations n’arrivent pas, quand de surcroît on réprime ceux qui
protestent contre ces lenteurs, alors la violence se développe, mais
elle n’est pas purement bolchevik. Ce qui est purement bolchevik, c’est
de ne rien faire pour la freiner, alors que les partis politiques
traditionnellement la canalisent. À propos de terreur, il ne faudrait
tout de même pas oublier la terreur blanche, celle de la
contre-révolution, contemporaine d’une violence rouge qui est venue d’en
bas. Par en haut, il y eut en outre une terreur particulière, celle
menée contre les autres partis politiques. Mais ce n’est que lorsque
Staline va l’exercer à l’intérieur même du parti bolchevik que l’on va
véritablement prendre conscience de l’extension de la terreur.
Tout
ce qu’écrit Nicolas Werth sur le goulag est juste, mais si on identifie
le régime soviétique au goulag, comme tend à le faire Stéphane
Courtois, comment rendre compte de la défense héroïque pendant la
Seconde Guerre mondiale ? Hormis un certain nombre de nationalités, la
masse des Russes s’est battue. Est-ce tabou de dire cela ? On comprend
mieux les raisons de cette adhésion si l’on considère la réalité comme
j’essaie de le faire : pour un paysan qui est condamné au goulag, ce
n’est pas Staline qui l’envoie, c’est un autre paysan qui l’a dénoncé
dans le soviet local, les soviets étant à 50 % paysans. Des gens ont été
dénoncés et chassés de leur village par d’autres parce qu’ils avaient
trois vaches et qu’eux n’en avaient qu’une. Pour cette raison les
victimes du goulag n’attribuent pas le goulag seulement à Staline. Un
parallèle peut être fait avec la France de 1907, quand sur ordre de
Clemenceau l’armée fusille des paysans du Languedoc insurgés. Cela ne
les a pas empêchés de faire la guerre en 1914. Car ceux qui leur
tiraient dessus étaient leurs frères, leurs cousins ou leurs voisins qui
étaient entrés dans l’armée parce que ruinés par quelque réforme
agraire ou mauvaise récolte. En Russie, c’est cela en grand. Ces
victimes ne sont pas seulement victimes du régime mais victime de la
société, qui fonctionnait largement sur la dénonciation. De même
François Furet dans le Passé d’une illusion traite du régime, mais il
n’est question nulle part de la société. On retombe ainsi dans cette
autre illusion que l’histoire est entièrement menée par les leaders
politiques.
Notes
(1) La Révolution de 1917, Albin Michel, réédition 1997.
(2) Marc Ferro, Des soviets au communisme bureaucratique, coll. " Archives ", Gallimard, Paris, 1980.[cf. la note de lecture du livre dans les Annales Vol. N°4, 1985]
Voir aussi:
3 septembre 2014
Marxisme, foi et politique. Entretien avec Roger Garaudy (1985)
In Concordia. Revista Internacional de Filosofía,
n. 9, 1986, p. 43-56.
Vous
avez été longtemps considéré comme l'un des principaux
philosophes
marxistes français. Quelle serait actuellement votre
position
à l'égard du marxisme? Y a-t-il eu une remise en question de
cette
philosophie?
Garaudy: Il est exact que j'ai été pendant des années non seulement un
militant du Parti Communiste français mais un théoricien du marxisme:
j'ai dirigé la revue théorique du Parti et le Centre d'Etudes et de
Recherches Marxistes. Mais je ne considère pas qu'il y ait eu une
remise en question du marxisme. Vous remarquerez que dans mon
de loin le plus important concernant la philosophie moderne. Je pense
qu'il n'y a pas eu de ma part rupture avec le marxisme, que je ne
considère pas comme une philosophie mais essentiellement comme une
méthodologie de l'initiative historique, c'est-à-dire, à la fois la
science
et l'art de dégager les contradictions d'une époque dans un pays pour
découvrir, à partir de l'analyse de ces contradictions, le projet capable
de les surmonter. De ce point de vue le marxisme me paraît parfaitement
actuel, à condition de ne pas répéter les formules de Marx mais
de nous instruire à partir de sa méthode. Je considère par conséquent
le marxisme comme une force vivante, et ceci n'interfère nullement le
problème religieux: quand j'étais un dirigeant du Parti Communiste
français j'étais un des organisateurs du dialogue entre chrétiens et
marxistes; je considérais qu'il n'y avait pas là une contradiction mais
au contraire une complémentarité, le christianisme étant notre manière
d'Occidentaux de nous ancrer dans la famille abrahamique, c'est-à-
dire, dans une foi qui, au-delà de nos petites raisons et de nos petites
morales, considère qu'il y a des valeurs absolues. Aujourd'hui,
comme musulman, je n'ai pas changé le moins du monde cette certitude
que j'avais puisé d'abord dans Kierkegaard en 1943 et que je considère
aujourd'hui comme une condition même de la survie de nos sociétés,
parce qu'une société qui voudrait faire abstraction de la dimension
transcendante de l'homme est vouée à la désintégration: qu'elle se dise
capitaliste -qui est par excellence le matérialisme et l'athéisme ou
qu'elle se dise socialiste -alors qu'elle n'en est qu'une variante, qui
a peu à voir avec le marxisme; Marx disait déjà des interprétations
déterministes de sa doctrine: si c'est cela le marxisme, moi, Karl
Marx, je ne suis pas marxiste.
Cela
signifie-t-il que le marxisme est "insuffisant" comme
perspective
de sens? Si le marxisme n'est qu'une méthodologie, peut-on
dire
qu'il n'apporte aucune réponse à la question du sens?
R.G : S'il est "insuffisant", c'est au même titre que n'importe
quelle science. Aucune science ne nous assigne des fins. Et, ce que je
reproche précisément à la science, au sens occidental du terme, c'est
d'avoir oublié deux dimensions essentielles de la raison: au-delà d'une
science qui recherche des causes, une sagesse qui recherche des fins,
c'est-à-dire, qui ne se pose pas seulement la question du comment,
mais la question du pourquoi, et qui remontant des fins subalternes à
des fins plus hautes, cherche quelle est la fin dernière de notre action.
Or, une telle science et une telle sagesse prennent nécessairement
conscience à la fois de leurs limites et de leurs postulats, et, par
conséquent,
le relais d'une telle science est assuré par une révélation, qui
n'est pas du tout une limitation de la raison, mais qui est, au
contraire,
une raison sans frontières, c'est-à-dire, une raison consciente de
ses postulats.
Lorsque
vous parlez du marxisme comme d'une méthode, et
que
vous ajoutez ensuite qu'il est une science, n'y a-t-il pas une
confusion
entre deux choses très différentes?
Le marxisme est une méthode scientifique qui nous permet,
lorsqu'il s'agit de l'homme aliéné, d'établir des lois qui portent sur le
passé. Mais ce qui caractérise l'homme, c'est précisément qu'il est
toujours devant un éventail de possibles; il est responsable de son
propre avenir, de sa propre histoire. Marx disait fort bien, dans L'idéologie,
allemande: l'homme fait sa propre histoire. Mais il ne la fait pas
dans des conditions arbitraires, mais dans des conditions structurées
par le passé. Et je retrouve dans le Coran une idée tout à fait
semblable:
l'homme est le seul être vivant qui puisse désobéir à la loi de
Dieu. Lorsqu'une pierre tombe, lorsqu'un arbre pousse, lorsqu'un animal
obéit à son instinct, il y a obéissance à la loi de Dieu; l'homme seul a
ce privilège redoutable de pouvoir désobéir, et c'est ce qui le rend
responsable de sa propre histoire. L'homme trouve dans la Révélation
-que ce soit la Torah juive, l'Evangile chrétien ou le Coran- la
guidance,
le but, mais il a la pleine responsabilité de découvrir les moyens,
et de ce point de vue le marxisme est une des méthodes les plus efficaces
des sciences sociales.
Le
marxisme n'est-il pas beaucoup plus qu'une simple méthode,
dans
la mesure où la science implique la systématisation d'un
ensemble
d'affirmations concernant des phénomènes qui se produisent
dans
des secteurs très concrets de la réalité?
Non, une science est le contraire d'un système. Une science
est essentiellement une méthode, qui a conscience -lorsqu'elle est une
véritable science- de ses limites et de ses postulats, c'est-à-dire, la
conscience de ne pas nous assigner des fins. La question que j'ai
entendue à la télévision française il y a six mois: est-ce que
l'ordinateur
peut remplacer l'homme? est le type de la question absurde. Sans
aucun doute, l'ordinateur nous aide à répondre à nos questions, mais
l'homme seul pose des questions. La science nous donne des moyens
et, à ce titre, je crois que le marxisme nous donne des moyens beaucoup
plus que toute autre forme d'économie politique. Mais il ne nous
donne pas des fins. Le problème est d'assigner des fins aux méthodes
et à la science qui nous donnent des moyens.
Dans
quelle mesure peut-on dire que le marxisme ne nous
assigne
pas des fins? La libération de l'homme de l'aliénation n'est
elle pas
une fin?
Oui, je crois que cela est un aspect qui me paraît fondamental.
Aujourd'hui, comme musulman, lorsque j'entends parler des
formes du riba, c'est-à-dire, du profit sans travail, je ne trouve de
meilleure analyse des formes modernes du riba que dans le premier
chapitre du Capital de Marx et dans les écrits sur l'aliénation de 1844.
Nous avons là la partie vivante du marxisme. Pour le reste, Marx, qui
était un homme qui avait un esprit scientifique, montrait, au même
moment où il établissait dans le Capital les lois de la valeur et de la
plus-value, à partir de quel moment historique cesserait d'être valable
telle loi; c'est un exemple d'humilité que malheureusement ses disciples
n'ont pas suivi.
Vous
reconnaissez alors que le marxisme assigne des fins?
Non, je dis simplement qu'il nous donne des moyens pour
surmonter ces aliénations. Mais Marx n'a jamais prétendu donner une
fin dernière à l'homme. La libération de l'aliénation n'est pas un but, ;
mais un moyen. Si on est prisonnier, sortir de la prison est un moyen,
et une fois que l'on sera dehors il faudra trouver des fins. Marx nous
a appris comment nous pouvons sortir de la prison. La liberté commence
à partir de la limitation du temps de travail, ce qui montre très
bien que, chez Marx, la liberté est conçue sous son aspect négatif:
comme rupture de nos chaînes. Mais le problème commence lorsqu'on
se demande: et après cela, qu'est-ce qu'on va faire de sa liberté? La
définition du socialisme que Marx nous donne ne porte pas seulement
sur les moyens -la socialisation des moyens de production, par exemple,
mais aussi sur le possible: dans l'Idéologie allemande, le socialisme
est défini comme un régime qui donne à chaque entant qui porte
en lui le génie de Mozart ou de Raphaël la possibilité de devenir
Mozart ou Raphaël. Marx voulait donner des possibilités à l'homme,
mais il n'a jamais abordé le problème des fins dernières. C'est pourquoi
je n'ai jamais vu de contradiction entre le marxisme et le
christianisme, et pas davantage entre le marxisme et l'Islam.
Comment
concevez-vous aujourd'hui la légitimation d'une
pratique
politique libératrice?
C'est là qu'il y a je ne dis pas une rupture avec Marx -
parce que Marx était un homme qui avait le sens de l'histoire-, mais
une nouveauté par rapport à Marx. Je crois que le problème ne se
pose plus aujourd'hui comme il se posait au temps de Marx. Marx a
fait une analyse remarquable des freins que le capitalisme anglais dans
la deuxième moitié du XlXème siècle mettait au développement humain;
pour lui, une révolution consistait à rompre les obstacles que les
rapports
de production mettaient au développement des forces productives.
Je crois, et cela s'est manifesté avec éclat dans le mouvement de mai
1968, que ce problème n'est plus aujourd'hui le nôtre. D'abord parce
que le capitalisme n'a pas représenté un frein au développement des
forces productives -comme on pouvait le croire au temps de Marx mais
avec des crises, des soubresauts et des convulsions il a permis un
très grand développement des forces productives. En mai 68 pour la
première fois -et il y a eu là une nouveauté par rapport même à
Marx- notre jeunesse s'est aperçu que le capitalisme est plus dangereux
par ses succès que par ses échecs, et elle a mis en cause un modèle
de croissance et un modèle de culture. Elle a critiqué un modèle de
croissance -comme l'ont fait également avec force les révolutions
chinoise
et iranienne- qui consiste essentiellement à produire de plus en
plus et de plus en plus vite n'importe quoi -l'utile, l'inutile, le
nuisible,
voire le mortel-. C'est ce système de croissance qui prive la vie
humaine de son sens, comme l'ont vu des gens comme Sartre -car telle
qu'elle se déploie dans ce systèrne la vie est une passion inutile-,
comme Jacques Monod -qui ne voit l'histoire que comme un enchevêtrement
de hasard et de nécessité- ou comme Camus -qui décrivait la
radicale absurdité du monde-. Le problème essentiel qui a été posé en
1968, de manière souvent chaotique et utopique, était de concevoir un
autre système de développement, qui ne se limite pas à la croissance
économique, et aussi de concevoir une autre conception de la culture,
basée sur une réflexion sur les fins. Il est frappant de voir que ce
sont précisément les sociétés les
plus riches où se trouve le plus grand
nombre de suicides d'adolescents
-le record est aux Etats-Unis et en
Suède; dans les pays les plus
riches, on ne meurt pas par manque de
moyens, comme dans les pays du tiers monde, mais par absence de
fins. Je crois que nous avons là
le problème nouveau qui nous est posé:
celui de retrouver un sens et des fins. Depuis la renaissance -
c'est-à-dire, depuis la naissance simultanée du capitalisme et du
socialisme-, l'homme a cessé de poser le problème des fins.
L'action
politique libératrice se fonde donc sur la foi?
Pas sur la foi, mais sur une nouvelle conception de la culture.
Je ne crois pas qu'il puisse y avoir un ordre économique et
politique nouveau sans un ordre culturel nouveau, c'est-à-dire, sans une
véritable réflexion sur les fins. Dans la société technicienne, on
demande
seulement: comment aller sur la lune? Comment on peut faire
une bombe atomique? On ne se pose jamais la question: pourquoi
faut-il aller sur la lune? Il y a peut-être des urgences plus grandes. La
science et la technique sont sans doute une des plus grandes conquêtes
de l'homme, à condition de leur assigner des fins et de leur permettre
de servir non pas à la destruction ou à l'asservissement de l'homme,
mais au contraire à son épanouissement.
A
partir de quoi peut-on assigner ces fins?
Je crois que cela ne relève pas de la science. Je pense que
les fins dernières de l'homme ne peuvent pas être démontrées
rationnellement;
je ne crois pas qu'il y ait une démonstration de l'existence
de Dieu. J'ai toujours éprouvé un malaise devant les preuves de
l'existence de Dieu de Saint Thomas d'Aquin et de quelques autres,
parce que si l'on pouvait le prouver, on ferait de Dieu un objet comme
les autres. Dieu échappe,, par définition même, à la fois à nos sens et
à nos concepts; par conséquent, la foi ne peut être qu'un postulat. Or,
postulat n'est pas synonyme d'arbitraire. Le postulat d'Euclide n'est
pas quelque chose d'arbitraire; si je veux construire une table, il faut
que j'utilise le postulat d'Euclide. Par contre, si je travaille à une
autre échelle il faut que j'utilise d'autres postulats et, à chaque fois,
le postulat n'est pas démontrable, mais il est la condition nécessaire
d'une action cohérente. La foi a pour moi le caractère du postulat; elle
est ce qui n'est pas démontrable mais qui est nécessaire pour donner
un sens à mon action. Etre dans la foi, c'est dire: le monde a un
sens et je suis responsable de la réalisation de ce sens.
Le
problème est de savoir si la technique et la science
sont
simplement des moyens, ou si elles sont des réalités si
"englobantes"
qu'elles ne laissent pas de marge pour poser la question
du sens.
Lorsque la science a cette prétention, je dis franchement
qu'il s'agit d'un dogmatisme totalitaire. Ce n'est plus de la science,
mais du scientisme; ce n'est plus de la technique, mais de la
technocratie.
Je dirais que la raison d'être de tout ce que je fais aujourd'hui,
c'est précisément de combattre cette insuffisance. L'homme est
trop grand pour se suffire à lui-même.
Pour
faire cette critique de la science et de la technique,
n'est-il
pas nécessaire de conserver toujours un fondement rationnel,
afin
de maintenir ouverte la possibilité du dialogue?
Mais il n'est pas question de sombrer dans l'irrationnel. Il
n'y a rien de plus rationnel que d'analyser les conséquences. Nous allons
vers un suicide planétaire. Une science qui n'a pas su s'assigner
des fins nous a donné les moyens de détruire le monde; Hiroshima nous
a permis de détruire soixante-dix mille personnes en un instant.
Aujourd'hui,
nous avons l'équivalent d'un million de bombes d'Hiroshima,
de quoi détruire soixante-dix milliards d'êtres humains: voilà où mène
une science qui a perdu le sens de ses fins. Il n'y a rien de plus
rationnel
que cette analyse. Quand je constate que les frigorifiques d'Europe
regorgent de viande et de beurre et que quatre-vingts millions
d'êtres humains dans le tiers monde meurent de faim, il n'y a rien de
plus rationnel que de constater que cette science nous a conduits à la
pire irrationalité, à la gestion la plus désastreuse de la planète qu'on
puisse imaginer.
La
critique de la science serait par conséquent un dévoilement
de
l'irrationalité de la rationalité scientifique?
Absolument. Cette raison-là a conduit à la pire des déraisons,
c'est-à-dire, à la possibilité d'une guerre atomique et à la mise
en place d'un système qui conduit à affamer une partie du monde en
rendant l'autre de plus en plus riche.
La
vraie rationalité, celle qui critique l'irrationalité de
cette
rationalité de mort, a donc une exigence éthique?
Absolument. Ce que j'appelle l'irrationalité de la science est
le refus de réfléchir sur les fins, c'est-à-dire, séparer la science de
la
sagesse, la recherche des causes de la recherche des fins.
Peut-on
dire que, pour vous, la raison a toujours une sorte
d'hypothèque
éthique?
La raison dite scientifique aujourd'hui est une raison infirme.
mutilée. Une raison plénière est celle qui s'exerce à la fois dans la
recherche des causes et dans la recherche des fins, c'est-à-dire, dans
la sagesse. Une science séparée de la sagesse est une fausse science.
La
vision des fins serait dès lors la vision éthique.
Oui, la vision des fins contient toutes les dimensions. Une
raison plénière contre une raison mutilée.
Vous
avez dit que la philosophie occidentale est une philosophie
de
la sécession et de la suffisance. Or, en même temps vous
faites
état de deux versants: le versant "ascendant" -Nietzsche, Marx,
Husserl,
etc- et le versant "descendant" -le pragmatisme, le positivisme,
le
scientisme, etc-. N'y a-t-il pas un risque de réduction, dans
cette
interprétation de la philosophie occidentale, dans la mesure où
l'on
peut trouver dans cette philosophie des penseurs qui "traquent" la
suffisance
-pour employer votre expression-? Je pense en particulier à
Blondel,
que vous citez souvent dans votre Biographie
du XXè siècle.
C'est un jugement seulement global. Je constate d'abord que
cette philosophie est complètement coupée de la vie; la philosophie ne
joue actuellement aucun tôle dans l'organisation des sociétés. Je ne nie
pas du tout qu'il y ait eu des efforts remarquables -Nietzsche, Marx,
Husserl même- qui ont essayé de poser le problème des fins, mais il
faut bien dire qu'ils ont parlé dans le désert. Aucune politique, aucune
action sociale au monde ne s'inspirent de telles philosophies. Ce qui a
triomphé, c'est le positivisme, le scientisme et la technocratie, et
c'est cela même qui caractérise les sociétés occidentales. Ceci dit, ces
formes de pensée n'ont fait que décrire le monde; elles n'ont pas
contribué du tout à le changer. Quant aux autres, on ne les a pas
écoutés.
J'ai montré comment Blondel a été étouffé par une coalition
d'une Eglise dogmatique et de l'athéisme positiviste; Nietzsche, on l'a
fait passer pour fou, et ainsi de suite.
Mais
est-ce qu'on peut juger la philosophie occidentale par
les
vainqueurs uniquement?
Je veux dire que c'est une certaine forme de vie, de vie
mutilée, qui l'a emporté sur toutes ces spéculations philosophiques. Or,
cela ne s'est produit qu'en Occident. Qui s'intéresse aujourd'hui à ce
que dit le professeur de philosophie, sinon les élèves qui sont obligés
de passer un examen ou ceux qui veulent devenir professeurs de
philosophie?
Et ce que je critique dons mon livre, c'est cette philosophie de
professeurs de philosophie, qui n'est faite que pour eux; c'est un petit
jeu, que l'on peut jouer entre soi, entre gens bien élevés dans le cinquième
arrondissement, mais qui n'a aucune espèce d'engrenage sur la
réalité. Moi, je me suis aperçu, malheureusement très tard -je devais
avoir quarante-cinq ans-, qu'ayant passé tous les examens possibles en
philosophie, j'ignorais tout de la philosophie chinoise, islamique,
indienne,
de la spiritualité africaine ou amérindienne. J'ignorais tout, sauf la
pensée de l'Occident. Cette découverte a été pour moi une révolte,
qui a été déterminante pour le reste de ma vie, d'autant plus que cette
façon de nous limiter à l'Occident -on n'a qu'à regarder les programmes
de l'agrégation de philosophie- nous enferme en nous-mêmes
et nous enchaîne à une philosophie qui n'est plus une manière de vivre
-comme partout ailleurs dans le monde- mais seulement une manière
de penser.
La
philosophie de Blondel n'est-elle pas aussi une manière
C'est pour cela qu'on l'a étouffé aussitôt. Personne aujourd'hui
ne parle de Blondel. Ce versant de la philosophie occidentale ne
joue plus aucun rôle, exactement comme le christianisme. Quel rôle
joue le christianisme dans l'organisation des rapports sociaux? Aucun.
Il nourrit des vies intérieures admirables, des chrétiens individuels qui
font de leur personne vraiment un réceptacle de l'enseignement du
Christ, mais ceci ne joue aucun rôle dans la vie politique.
Vous
êtes sans doute au courant de l'expérience des communautés
ecclésiales
de base en Amérique Latine?
Oui, c'est un des rares cas où l'on essaye de faire quelque
chose qui est combattu même par l'Eglise officielle; on sait comment
Jean-Paul II traite les théologies de la libération. Et c'est pourtant un
exemple incontestable d'une renaissance du christianisme -ou plutôt
d'une naissance du christianisme- comme moteur d'une vie sociale.
C'est pourquoi j'ai tant d'admiration pour les théologies de la
libération,
et je souhaiterais -je le dis en passant- qu'il y ait en Islam des
théologies de la libération.
Mais
l'existence même de ces communautés de base qui
ont
actuellement un rôle très actif dans les luttes sociales en Amérique
Latine,
ne remet-elle pas en question votre interprétation du christianisme
comme
une foi qui n'a pas pu répondre à la dimension communautaire
de
l'homme?
Je n'accuse pas le christianisme, je constate seulement que
ce christianisme, qui est la plus extraordinaire brèche créée dans
l'histoire
humaine, ne s'est jamais réalisé au cours de l'histoire dans une
société chrétienne. Nous avons vu des constantinismes, des théocraties,
des saintes alliances, des inquisitions, des croisades, des doctrines
sociales de l'Eglise, et lorsqu'il y a un effort pour incarner le
christianisme
dans la vie politique, comme dans les communautés de base
dont vous parlez, tout le monde s'acharne contre lui.
Y
a-t-il eu des incarnations historiques de l'Islam?
Non, j'ai dit plusieurs fois qu'il n'y a aucune société islamique.
L'Islam n'existe que dans un livre et dans le coeur de millions
d'hommes, exactement comme le christianisme n'existe que dans un livre
et dans le coeur de millions d'hommes...
...et
dans les communautés de base...
Oui, mais ces communautés de base sont en opposition
avec...; elles n'ont jamais été une société dominante. Il n'y a jamais
eu une société chrétienne, pas plus qu'il n'y a jamais eu de société
islamique
depuis la petite communauté de Médine.
Pour
revenir à votre dernier livre, j'ai été un peu surpris
de
voir que vous consacrez seulement neuf pages, sur un total de presque
quatre-cents,
pour définir le rôle que peut jouer la philosophie
occidentale
actuellement dans le monde; il s'agit, selon vous, d'un rôle
essentiellement
critique. Mais alors, il serait difficile de considérer la
philosophie
occidentale comme morte.
J'essaye, dans les dernières pages, de voir ce que l'on peut
carder de la philosophie occidentale, et il m'a semblé que sa partie la
plus vivante est la critique, c'est-à-dire, la prise de conscience, qui
commence surtout avec Kant, que tout ce que je dis de l'homme, de
la nature, de l'histoire ou de Dieu, c'est un homme qui le dit, un être
relatif. Cela est, à mon avis, la grande tradition que nous devons
garder;
elle va de Kant â Husserl, à Marx, à Nietzsche -à tous ceux qui
ont fait une critique vraiment fondamentale-. Mais cela n'est que la
philosophie occidentale, qui a toujours été une réflexion sur la
possibilité
de la connaissance et, très rarement -comme dans le cas de Blondel
et d'autres philosophies marginalisées- une réflexion sur les fins.
Quand
vous parlez de la sécession de l'Occident, j'ai
l'impression
que vous concevez la critique de la suffisance comme une
critique
"extérieure", s'enracinant dans d'autres types de sagesse. N'y
a-t-il
pas là un risque d'impossibilité de communication avec les occidentaux?
Les deux tiers de mon livre sont consacrés à cette critique
interne, et je ne pense pas qu'on puisse dire que je la sous-estime.
Mais, à mon avis, cette critique a une double limite. D'abord, nous
venons
de le dire, cette critique n'engrène pas sur la vie -et par conséquent
ce n'est pas une critique de cette philosophie qui la remettra
sur les rails-; il faut montrer qu'il y a autre chose qui intéresse les
millions de gens et non pas seulement les professeurs de philosophie.
Et, deuxièmement, tout ce qu'il y a de vivant dans cette philosophie a
été systématiquement ou marginalisé ou déformé. Dans mon livre
j'oppose précisément la philosophie de l'action de Blondel à une soi disant
philosophie de l'action qui est le pragmatisme et qui en est le
contraire; j'oppose le marxisme de Marx à la déformation qui a été
faite en Union Soviétique. Or, je constate que tout le versant vivant a
été systématiquement détruit en Occident.
Il
est donc devenu irrécupérable?
Si, je donne une place énorme à Blondel et à la philosophie
chrétienne qui se rattache à sa lignée, à Marx -contre les soi-disant
marxistes-, à la conception nietzschéenne du monde, qui est une remise
en question radicale des valeurs, à la conception critique de Kant et à
Husserl. Mais même si nous redonnons vie à tout cela, nous ne toucherons
pas beaucoup les gens, parce qu'ils s'en fichent. L'immense majorité
est dominée par le pragmatisme américain, même si l'on en ignore
le nom. La pratique dominante s'inspire beaucoup plus de cela que de
Blondel. C'est pourquoi la récupération ne me paraît pas avoir ici une
importance énorme; ce qui me paraît le plus important, c'est de dire
aux Occidentaux: il faut en finir avec le préjugé selon lequel l'Occident
aurait pour mission de civiliser le monde. Il faudra apprendre à
écouter les autres. C'est ce que j'ai essayé de faire, par exemple,
dans Comment l'homme devint humain, qui est une sorte de contre-histoire!
montrant que dans l'hominisation de l'homme la part de
l'Occident n'est ni unique ni la première, et que les autres
civilisations
ont apporté beaucoup plus pour humaniser l'homme que l'Occident lui-même.
Il
s'agit aussi de savoir si l'Occident a un héritage qui
peut-être
n'est pas vivant chez ses intellectuels, comme les philosophes
d'aujourd'hui,
mais qui est vivant dans le peuple. Il y a une tradition
populaire.
En Amérique Latine, par exemple, la philosophie de la libération
s'est
développée sur la base de la tradition populaire. Voyezvous
en
Occident la possibilité d'une tradition populaire, d'une tradition
de
sagesse?
Beaucoup moins, parce qu'en Occident malheureusement il
n'y a pas beaucoup de différence entre les goûts et les orientations de
la bourgeoisie et celles du peuple; la bourgeoisie a un pouvoir de
manipulation extraordinaire; aujourd'hui avec les média et surtout avec
la télévision -qui est le meilleur moyen de décerveler le peuple, il
y a une telle pression que même ces communautés de base ne sont
peut-être pas possibles chez nous.
Vous
pensez que le projet historique de l'Occident est déterminé
par
le projet de la bourgeoisie?
Malheureusement, oui. Depuis la Renaissance, ce projet a
triomphé partout. Et en Amérique Latine, à travers les Etats-Unis et
les armées latino-américaines qui ne sont que des relais des Etats-
Unis contre leurs propres peuples, le modèle occidental est
impitoyablement
imposé. Helder Camara m'a raconté comment ses prêtres ont
été arrêtés et torturés.
Mais,
en même temps, on a une histoire de résistance, et
cela
est très important en vue de la re-définition de la fonction de la
philosophie.
Je ne crois pas que ce soit la philosophie qui ait déterminé
la résistance en Amérique Latine, mais la foi.
Je
parlais d'une redéfinition de la fonction de la philosophie
à
partir de cette histoire de la résistance.
Là, je vous dirais franchement que la philosophie n'a aucune
fonction sociale actuelle. Ce qui meut les peuples, c'est la foi.
Sur
quelle base vous parlez alors du rôle critique de la
philosophie
aujourd'hui?
La philosophie peut nous permettre de ne pas absolutiser
même cette résistance. Comme disait magnifiquement Brecht, il faut
changer le monde et puis il faudra changer ce monde changé, et ne
pas avoir l'illusion qu'on peut s'installer dans une révolution. Cela est
le seul rôle qu'elle peut jouer, et encore ce n'est pas le rôle des
philosophes;
c'est la fonction critique elle-même. C'est quelque chose de
très simple, on n'a pas besoin de Kant pour dire que tout ce que je
dis, c'est un homme qui le dit, et que par conséquent je ne suis pas
un fonctionnaire de l'absolu. Si je suis persuadé que je détiens une
vérité absolue, définitive et achevée, si vous n'êtes pas d'accord avec
moi vous êtes ou bien un malade -et il faut alors vous envoyer à l'asile
psychiatrique- ou bien un malfaisant -et il faut vous pendre.
Oui,
mais quand vous parlez de la philosophie, on pourrait
aussi
comprendre cela comme une réminiscence d'une position léniniste
de
la vision de l'intellectuel comme moteur et animateur de la conscience
du
peuple. Lorsque je parlais de la résistance comme le fond à
partir
duquel on peut redéfinir la fonction de la philosophie, j'entendais
par
là le dialogue du philosophe avec le peuple. A travers ce dialogue,
la
philosophie devient une activité collective et non plus l'activité
d'un
sujet isolé.
Mais cela, ce n'est plus de la philosophie. L'activité collective
est une affaire de foi, et c'est pour cela que des gens comme
Helder Camara ont beaucoup plus d'importance que n'importe quel
philosophe.
Mais la philosophie au sens occidental, c'est-à-dire, technique
du terme, est devenue une activité desséchée complètement en dehors
de la vie.
Et
la philosophie marxiste ?
La philosophie marxiste, si elle était marxiste, ce serait très
bien, mais il y a longtemps qu'elle a cessé de l'être. Elle est devenue
une sorte de religion d'Etat.
La
philosophie marxiste n'est-elle pas présente, de façon
vivante,
dans beaucoup de pratiques libératrices qui se réalisent dans le
tiers
monde? Au Nicaragua, par exemple?
Je crois que cette philosophie a eu une fois dans sa vie une
influence en dehors de l'Europe. C'était en Chine, parce que le
marxisme y est devenu chinois. Quelles que soient les réserves qu'on
peut faire sur son oeuvre, Mao a eu le génie de s'apercevoir que le
marxisme ne rentrerait en Chine que s'il devenait chinois. Et il a pensé
la dialectique non pas seulement à travers Hegel mais à travers le
taoïsme, le socialisme non pas seulement à travers Saint Simon et
Fourier mais à travers les grandes révoltes paysannes qui ont parsemé
l'histoire chinoise, et il a remplacé l'économisme à l'anglaise par de
volontarisme confucéen. Mais ailleurs, quel rôle joue le marxisme en
Afrique? Il n'a aucune racine dans ce continent. Il est tellement
l'aboutissement de toute la pensée européenne, que lorsqu'il a voulu se
transporter ailleurs il ne s'est pas enraciné. Aujourd'hui, les
théologies
de la libération ont plus d'importance en Amérique Latine que le
marxisme.
Mais
il y a aussi un phénomène d'inculturation du marxisme
en
Amérique Latine; vous citez vous-même dans votre livre le nom de
Mariâtegui.
Oui, il y a eu là un effort pour enraciner le marxisme non
seulement dans la tradition d'Amérique Latine, mais dans la tradition
indienne; c'est un peu ce que Mao a fait pour la Chine. Mais
malheureusement
le travail de Mariâtegui n'a pas été développé.
Il
faut dire que le marxisme a toujours été en Amérique
Latine
un phénomène peu populaire.
Et je crois qu'une désaffection pour les partis communistes;
malheureusement, le marxisme n'a pas été remplacé par une autre
doctrine. Ceux qui ont quitté le marxisme ont en général sombré dans
le désespoir.
Pour
revenir â la question du dialogue entre l'Orient et
l'Occident,
j'aimerais obtenir une précision sur une affirmation de
votre
dernier livre. Vous dites qu'un vrai dialogue se réalise là où
chaque
interlocuteur a conscience qu'il a quelque chose à apprendre de
l'autre;
à partir de là, comment peut-on comprendre cette affirmation
selon
laquelle l'Islam est la religion, ou celle selon laquelle l'Islam est
la
seule foi capable de mobiliser les multitudes? Dans quelle mesure
peut-on
concevoir la possibilité d'un dialogue à partir d'un tel point de
départ?
Ce point de départ est le plus oecuménique qui soit. Quand
je dis que l'Islam est la religion, Islam ne signifie pas les formes de
foi qui se sont développées après le message de Mohammed. Islam
signifie soumission à Dieu. C'est vrai de la religion juive, c'est vrai de
la religion chrétienne. C'est depuis le moment où Dieu a insufflé eh
l'homme son esprit -comme il est dit dans le Coran- qu'existe l'Islam, i
L'Islam n'est pas une religion qui est née au Vllème siècle avec Mohammed,
qui répète lui-même ce que Dieu lui a dit de répéter: je ne suis
pas un innovateur parmi les prophètes. Il vient confirmer, corriger
lorsqu'il y a eu des déformations, compléter une révélation qui a été
celle de tous les prophètes. Par conséquent, j'entends par Islam non
pas ce qu'on appelle aujourd'hui les musulmans, mais tous ceux qui
pratiquent la soumission à Dieu. Et c'est vrai non seulement de la
tradition des gens du Livre -juifs, chrétiens et musulmans-, mais c'est
vrai de toutes les autres religions. Il est dit aussi dans le Coran: il y
a des prophètes dont je t'ai parlé et des prophètes dont je ne t'ai pas
parlé; on ne dit rien, par exemple, sur l'Inde, où il y a eu des
prophètes
qui sont à l'origine des Védas, des Upanishads, du Baghavad-Gîta.
L'essentiel
est de savoir si cette soumission à Dieu est
individuelle
ou collective, car si elle est individuelle, il est difficile de
comprendre
son importance pour le changement de la société.
Au contraire, le changement social suppose précisément ce
changement individuel. Dans le Coran -et je m'excuse de le citer une
nouvelle fois- il est dit: Dieu ne change jamais une société si les
hommes qui la composent ne changent pas ce qui est en eux. Parce
qu'l y a beaucoup de révolutionnaires qui veulent tout changer, sauf
eux-mêmes. La grande force de la théologie de la libération est, à
mon avis, qu'elle lie la piété personnelle avec l'action sociale. C'est
la
première fois que cela se produit dans l'histoire de l'Eglise, et il me
semble que c'est quelque chose de prodigieux.
Vous
dites que l'Islam est venu compléter les autres religions.
Non, ce n'est pas l'Islam, c'est le Prophète. A l'époque de
Jésus, la formule "rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce
qui est à Dieu" était la plus subversive qu'on puisse employer. En
face
de l'Empereur romain -qui était dieu- se présente quelqu'un qui se
permet de lui enlever une part de son pouvoir; cela méritait la mort,
ce n'est pas une erreur judiciaire qui a fait condamner Jésus. Mais
chez ses disciples, et surtout à partir du constantinisme, cette formule
a été interprétée dans un sens purement conservateur: laissez César
agir de son côté, puis nous, nous, garderons notre petit dieu à
l'intérieur
de nous. A partir de là, la religion devient vraiment l'opium du
peuple. Le principe de l'enseignement de Mohammed était, au contraire,
que cette foi doit régir toutes les dimensions de la vie. Ce principe
a pu être mal interprété, mais cela est autre chose; ce qui me
paraît fondamental, c'est le principe que la foi régit toutes les
relations
humaines. L'idée fondamentale est très simple: Dieu voit tout, ce
qui fait que, dans une transaction commerciale, je peux tromper mon
partenaire, mais je ne peux pas tromper Dieu. Dès lors, si je me
comporte en soumis à Dieu, je dois obéir comme si l'autre me voyait
aussi bien que Dieu. Il n'y a donc pas de domaine réservé à César.
Le
problème qui se pose alors est celui des médiations. Ce
que
vous dites est clair, en effet, pour le croyant: il ne peut pas
tromper
Dieu. Mais, pour le non-croyant?
Notez qu'il y a, parmi les non-croyants, beaucoup qui se disent
non-croyants et qui sont des croyants; je-—pense, par exemple, à
des communistes athées avec qui j'ai été en captivité.
C'est
vrai, mais pour l'organisation de la société il faut
des
médiations. Et je ne crois pas que la médiation de la foi soit
appropriée,
parce qu'il y a beaucoup de peuples qui ne sont pas
croyants.
Pour vous, l'évidence est qu'il faut se soumettre à Dieu;
mais
cela n'est pas du tout évident pour tout le monde.
Mais dans la mesure où il existerait au monde des hommes
de foi -qu'ils soient chrétiens, juifs ou musulmans-, cela se répandrait
comme une traînée de poudre. Lors de mon expérience de captivité
en Afrique, j'ai rencontré des hommes, qu'on définit comme « animistes »,
d'une qualité humaine extraordinaire. Qu'est-ce que ça peut me
faire que cet homme me parle de fétiches, à partir du moment où sa
vie est dominée par un tel respect de l'autre et une telle communauté?
Cela
est vrai dans le cadre d'une petite communauté.
Mais
dans le cadre d'une société mondiale?
Si les chrétiens vivent en chrétiens, les musulmans en musulmans
et les juifs en juifs, cela fera déjà la majorité de l'humanité.
Par conséquent, c'est au niveau des hommes que cela doit changer.
Sinon, la médiation dont vous pariez va être la trique: si je veux
imposer
à des gens qui n'ont pas la foi les formes de ma foi, je n'ai
plus qu'à employer la répression.
Il
n'est pas évident qu'il y ait changement du monde du
fait
de la simple privatisation de la foi.
Cette foi non-privatisée, vous l'avez vue faire quelque chose
de convenable? Moi, je ne- l'ai vue faire que des bêtises: saintes
alliances,
inquisitions, etc. La religion institutionnalisée, c'est l'évêque qui, à
l'époque du colonialisme, venait donner le baptême de la liberté au
bateau d'esclaves qui partait pour l'Amérique.
Mais
cette expression de la religion institutionnalisée n'est
pas
la seule possible; nous évoquions tout à l'heure l'expérience des
communautés
de base.
Les communautés de base sont un ensemble de gens qui ont
une véritable foi personnelle, sans laquelle nulle communauté n'est
possible.
Mats
c'est une foi qui a d'emblée une dimension sociale...
Oui, mais cette révolution doit commencer dans chacun. Ce
qui fait la force de ces communautés de base, c'est précisément que
chacun se considère personnellement responsable de l'autre. C'est là
que commence la foi. En dehors de cela, il n'y a que la répression. Je
suis contre toute Eglise; malheureusement en Islam, qui en principe est
contraire à l'idée d'Eglise, il s'en constitue souvent une. Une Eglise a
toujours été une catastrophe; le Christ n'a jamais fait une Eglise. Et
il n'était pas un philosophe, lui non plus. Chaque fois que Dieu envoie
au monde un messager, il ne choisit jamais un philosophe ou un docteur
de la Loi: il envoie un berger comme Moïse, un ouvrier charpentier
comme Jésus ou un petit commerçant illetré comme Mohammed.
Vous
disiez que vous regrettez qu'il n'y ait pas de théologie
de
la libération en Islam. Quelle serait selon vous la raison de
cette
absence?
Tout simplement, le fait qu'il n'y a pas de théologiens en Islam,
malheureusement. On a développé la jurisprudence, mais très peu
la philosophie; on ne mettait rien d'intermédiaire entre l'enseignement
de la foi et la jurisprudence, il n'y avait pas de rationalisation de la
foi. En un sens, c'était bien; j'aime mieux cela que Saint Thomas
d'Aquin,
Averroes et Maîmonide, qui ont été la catastrophe des trois religions
révélées, dans la mesure où l'on a mis la philosophie grecque au
milieu. Et la philosophie grecque est comme le rayon de la mort: là où
elle passe, la foi ne repousse plus.
N'y
a-t-il pas aussi, dans la pensée grecque -et comme dit
le
père Chenu dans l'introduction de votre livre- une densité humaine
tout
à fait remarquable?
J'admire beaucoup le père Chenu, mais j'avoue que son
admiration pour Aristote, pour le droit romain et pour Saint Thomas
d'Aquin m'est toujours restée étrangère. Il y a une densité humaine
dans la tragédie grecque, tout au moins chez Eschyle et Sophocle,
mais c'est surtout dans ce qu'on appelle les présocratiques. Or, les
présocratiques ne sont pas des Grecs; ce sont des gens qui sont
imprégnés de philosophie orientale. Qu'il s'agisse d'Heraclite, de Thaïes
de Milet, d'Anaximène et d'Anaximandre, ce sont tous des gens qui vivent
dans une satrapie de la Perse, c'est-à-dire, qui sont au contact
des philosophies hindoue et persane.
Il
y a une autre question sur laquelle nous souhaiterions
vous
interroger: votre critique de la démocratie occidentale. Vous dites
que
la participation du peuple au pouvoir devient une fiction par la
puissance
de manipulation des média, et vous définissez cette démocratie
comme
une démocratie de la jungle. Pourriez-vous développer un
peu
plus votre conception d'une démocratie alternative? S'agit-il d'une
"démocratie
directe"? De la Schura?
Le terme Schura est très mal défini dans* le Coran; il exclut
simplement l'idée d'une monarchie absolue, ainsi que l'idée d'une
démocratie qui serait une simple addition de bulletins de vote. La
Schura est une consultation des hommes de foi; dès qu'il n'y a plus
cette foi, il ne reste que la jungle des appétits concurrents, au niveau
des individus ou au niveau des groupes. A notre époque, cette situation
s'est beaucoup aggravée par la manipulation de l'opinion. En 1848,
quand on voulait prendre le pouvoir on prenait l'Hôtel de Ville; c'est
une idée qui ne viendrait aujourd'hui à personne, car, à notre époque,
c'est de la télévision qu'il faut s'emparer. Si on a la télévision, on a
le pouvoir. La télévision est devenue l'instrument le plus terrible de
destruction de la démocratie, avec les journaux, le cinéma, l'édition...
A partir du moment où tout ceci est dans les mains de l'argent, il ne
peut plus y avoir de démocratie. Qu'est-ce qu'un "fait", pour
les journalistes?
Si vous aimez votre femme, ce n'est pas un fait, cela n'intéresse
personne. Si vous la tuez, vous avez droit à trois lignes. Si
vous la coupez en morceaux, vous avez droit à une colonne. Si vous la
mangez -comme cela est arrivé il n'y a pas longtemps-, vous avez
droit à une page pendant trois semaines. Voilà donc ce qu'est un fait
journalistique. Le changement radical, ce serait que le fait soit un
signe des temps, comme disait le bon pape Jean, c'est-à-dire, un indice
de ce qui est en train de naître et de se développer pour que l'homme
devienne humain. C'est pourquoi les problèmes essentiels aujourd'hui
sont, à mon avis, la construction d'un nouveau modèle de croissance,
d'un nouveau modèle de culture et d'un nouveau modèle de communication.
Or, cela ne peut naître que de gens qui ont la foi, dans le
sens actif du mot, c'est-à-dire, de gens qui croient que le monde a un
sens et que notre raison d'être dans le monde est de réaliser ce sens.
La foi est essentiellement une façon d'agir, et non pas la simple
adhésion
à un dogme.
Propos recueillis par Raûl
Fornet-Betancourt et Alfredo Gâmez-Muller
à
Chennevières-sur-Marne le 16 novembre 1985
Sommaire du n°9 de Concordia
Rath, Matthias. "Menschenrecht zwischen Individuum und
Gesellschaft". Concordia, n. 9,
1986, p. 2-18.
Sing, Horst. "Universalität der Menschenrechte- Pluralität Kultureller
Identitäten". Concordia, n. 9, 1986,
p. 19-26.
Calvez, Jean- Yves. "Fonder
les droits de l'homme philosophiquement et théologiquement". Concordia, n. 9, 1986, p. 27-33.
De Charentenay, Pierre. "Les
droits de l'homme ne se divisent pas". Concordia, n. 9, 1986, p. 34-42.
Garaudy, Roger. "Marxisme,
foi et politique (entretien)". Concordia, n. 9, 1986, p. 43-56.
Sobrino, Jon. "La dimension
divine de la lutte pour les droits humains". Concordia, n. 9, 1986, p. 57-67.
Panikkar, Raimundo. "La
dialéctica de la razón armada (entrevista)". Concordia, n. 9, 1986,
p. 68-89.
De Reyna, Wagner. "La
aventura de l nave". Concordia, n. 9, 1986, p. 90-98.
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