7 février 2014

Les "Frères musulmans". Brève histoire.



L'exemple le plus typique de [la] mortification
de tout ce qui pourrait préparer le renouveau
d'un Islam vivant est l'histoire et l'évolution
des Frères musulmans.
Au 19e  siècle, apparaît une tentative de
renouveau d'un Islam vivant contre un Islam
sclérosé par l'intégrisme. La voie fut ouverte par
Jamal ad Din El-Afghani (1838-1897) qui engagea
à Paris, en 1883, une controverse retentissante
avec Ernest Renan.
Renan avait donné une conférence à la Sorbonne
portant sur « l'Islam et la science ». El -
Afghani n'hésitant pas à se placer sur le terrain
de Renan pour le réfuter lui répond en un
article que publia le Journal des débats du 13 mai
1883. Cet écrit marque une date dans l'histoire
de l'Islam moderne: pour la première fois
depuis des siècles, à la manière des grands
penseurs musulmans qui s'efforçaient de
connaître du dedans les grandes cultures du
monde, comme le firent Al Birouni pour la
mystique hindoue, Averroès pour la pensée
grecque, Ibn Hazm qui écrivit la première histoire
comparée des religions, El-Afghani
connaissait les cultures dont il parlait. A la différence
de trop d'ulémas enfermés dans leur
seule tradition et ignorant toutes les autres,
El-Afghani avait beaucoup voyagé et écouté. En
Inde, il avait connu la spiritualité des sages, à
Constantinople il avait affronté la plus haute
autorité musulmane du califat turc, le cheikh al
Islam , Hasan Fahmi Effendi, chef de file de
l'intégrisme de l'époque.
El-Afghani dut se réfugier en Egypte, où il fit
école. L'un de ses disciples, Mohamed Abdou,
devint grand mufti d'Egypte et recteur de l'université
d'El-Azhar. Il fut à la tête d'un grand
mouvement de réforme qui rendait à l'Islam
son caractère universel et s'ouvrait au dialogue
avec les hommes de foi d'autres religions. C'est
ce qu'osait, avec plus de force encore, le grand
poète indien Mohamed Iqbal (1877-1938) dans
son livre: Reconstruire la pensée religieuse de
l'Islam.
Dans la voie ouverte par El-Afghani et Mohamed
Abdou, l'Égyptien Hassan el-Banna (1906-
1949) fonde, en 1928, les Frères musulmans,
pour redonner à l'Islam son dynamisme primitif,
par-delà des siècles « où furent appliquées
sur l'Islam des images et des définitions qui
furent utilisées de manière nuisible ». Il s'agit
donc de retrouver la source à son point de
jaillissement, puis, à partir de là, d'agir en
hommes de notre temps, conscients des problèmes
actuels et leur apportant une réponse
nouvelle. Militer pour un Islam vivant animant
un système global de vie, de l'économie à la
politique et à la culture.
Loin de tout sectarisme, Hassan el-Banna fait
entrer des chrétiens dans ses organismes dirigeants.
Ne confondant pas modernisation avec
occidentalisation, Hassan el-Banna ébauche une
modernité islamique créant un État dans l'État
fondé sur la justice sociale : il interprète, par
exemple le zakat — obligation religieuse de
reverser une part, non de son revenu, mais de sa
fortune — en terme étatique d'impôt très progressif.
Il crée un réseau de coopératives dans
les villages, de banques coopératives locales
autogérées. Il jette les bases d'une réforme très
profonde de l'enseignement, afin de libérer les
plus démunis de la domination économique et
politique des puissances étrangères, des féodaux,
des trafiquants égyptiens et de la bureaucratie
à leur service.
En 1948, il s'allie aux communistes et au
mouvement socialisant « Jeune Egypte » pour
combattre la domination anglaise et le gouvernement
de « collabos » corrompus.
Hassan el-Banna fut assassiné le 12 février
1949.
Lorsque Nasser prend le pouvoir, par le
putsch du 23 juillet 1952, les Frères musulmans
constituent la base populaire nécessaire à son
succès. Les Frères musulmans, qui considèrent
cette révolution comme la leur, définissent
immédiatement son programme:
1 — Mise au travail de tous.
2 — Solidarité sociale pour les plus pauvres.
3 — Limitation de la grande p r o p r i é té
agraire.
4 — Statut pour les fermiers afin que la terre
appartienne de plus en plus à ceux qui la
travaillent.
5 — Législation du travail pour protéger les
travailleurs.
6 — Réforme de la Fonction publique pour
combattre la bureaucratie et le centralisme
et réduire l'échelle des rémunérations.
7 — Abolition des privilèges.
8 — Transformation de la mosquée en centre
d'animation de la vie sociale, religieuse
et culturelle.
Le départ des Anglais de l'Egypte est exigé
comme condition de cette réforme en profondeur.
C'est un programme très proche de celui des
« officiers libres » nassériens, dont un tiers sont
des Frères musulmans. Mais très vite, en deux
ans, se manifestent des divergences: Nasser,
futur champion du « non-alignement »,
cherche, en 1952, à se rapprocher de l'Occident.
Dès juillet 1954, il signe un traité avec l'Angleterre
; surtout, il concentre en ses mains tous les
pouvoirs. Il ne prend plus à son compte les
mesures radicales proposées, au nom de l'Islam,
par les Frères musulmans.
Après un attentat, vrai ou mis en scène, dirigé
contre lui, à Alexandrie, le 23 octobre 1954,
Nasser commence une répression impitoyable
contre les Frères musulmans, répression qui ne
cessera qu'en 1977: prison, tortures, camps de
concentration, pendaisons, exécutions sommaires...
Cependant, dans les prisons se poursuit un
travail d'élaboration doctrinale dont le principal
théoricien est Sayyid Qutb (1906-1966), responsable
des « Frères des prisons ». Son livre Jalons
sur le chemin se fonde sur un commentaire du
Coran, interprété de façon radicale et subversive.
Dans ses ouvrages précédents: la Justice
sociale en Islam et le Combat entre l'Islam et le
capitalisme, il définit ce que le cheikh Muhammad
al-Ghazali appelait « le socialisme islamique
» : réforme agraire, refonte de la société
empêchant l'accumulation de la richesse à un
pôle et de la misère à l'autre, la propriété, dans
le Coran, étant une fonction sociale et non pas
un droit inconditionnel.
Mais, au cours des années soixante, un tournant
s'opère dans l'orientation des Frères : ceux
qui avaient réussi à échapper à la répression en
quittant l'Egypte étaient en exil, dont bon
nombre en Arabie Saoudite et dans le Golfe.
Leur « fondamentalisme » qui était, avec Hassan
el-Banna, un retour aux sources vivantes de
l'Islam « matinal » pour vivre, en musulman, la
modernité, devint un retour à la tradition fossilisée.
Tradition que défend et propage l'intégrisme
saoudien et qui se ramène, dans la lecture
des princes et des ulémas courtisans, à
l'obéissance inconditionnelle aux souverains,
lesquels se donnent pour dépositaires de la
volonté de Dieu.
Les dirigeants saoudiens répandent très largement
les écrits d'Ibn Taymiyya : « Le sultan
— le pouvoir politique — est l'ombre de Dieu
sur la terre », ou encore : « Soixante jours de
règne d'un dirigeant injuste sont mieux qu'une
nuit de désordre. » La soumission inconditionnelle
au despote et au « clerc » se substitue à la
souveraineté de Dieu qui, dans le Coran, relativise
au contraire toute souveraineté terrestre.
Cette falsification traditionnelle de l'enseignement
coranique remonte aux origines
mêmes de la monarchie héréditaire, exclue par
le Coran. Le premier Omeyyade, Mu'awiya,
disait déjà : « La terre appartient à Dieu et je suis
son lieutenant. » Un siècle plus tard, Abu Jafu
al-Mansur (754-775), le deuxième Abbasside,
reprend la même antienne : « ô gens ! Nous
sommes devenus vos chefs en vertu du droit que
Dieu nous a conféré... Je suis le lieutenant de
Dieu sur la terre. »
Telle est la perversion fondamentale : le calife
se considère comme le « lieutenant de Dieu »,
alors qu'il n'est qu'un « successeur » du Prophète.
Lorsque, dans le Coran, Dieu dit à
Mohammed : « Juge entre les hommes selon ce
que Dieu te fait voir » (IV, 105 et IV, 65), Dieu
s'adresse au Prophète et à lui seul. L a lecture
princière constitue à la fois une usurpation de là
qualité de prophète et des droits divins.
A partir de là s'opère une mutation radicale
dans l'orientation des Frères musulmans. Dès
1961 est publié, à Djedda, le livre du chef des
Frères irakiens, Mahmoud al-Sawwaf: Pas de
socialisme en Islam.
Lorsque, en 1970, Anouar el-Sadate arrive au
pouvoir et se rapproche à la fois des États-Unis
et de l'Arabie Saoudite, les Frères musulmans
exilés reviennent du Golfe où les conceptions
d'Hassan el-Banna sur les petites banques islamiques
coopératives servent de justification
théorique à l'imposture des puissantes banques
dites « islamiques » dirigées par des milliardaires.
Or ceux-ci s'intéressent peu à l'investisse-
ment productif dans le développement du Tiers
Monde mais, en revanche, spéculent sur les
marchés financiers occidentaux et surtout américains.
Des subterfuges, tels que le changement,
chaque année, du taux des dividendes,
cherchent à masquer le fait qu'il s'agit d'intérêts
— et de riba — comme dans toutes les banques.
Des Frères revenus d'exil se reconvertissent
alors dans la politique, le commerce et la finance
ou, plus directement, en « conseillers » des
banques islamiques.
N'importe quelle tyrannie est ainsi couverte
par la prétendue « application de la shari ‘a », qui
consiste à confondre avec la « loi divine » quelques
versets du Coran, isolés de leur contexte et
de la situation historique dans laquelle ils sont
« descendus », tels que couper les mains du
voleur ou exiger la discrimination et la situation
inférieure de la femme.
Les intégristes donnent de l'Islam l'image que
ses pires ennemis veulent lui donner. Les
exemples abondent: lorsque le dictateur du
Soudan, Nimeiry, célèbre en 1983 l'anniversaire
de sa sanglante « application de la shari'a », les
dignitaires religieux se précipitent à Khartoum
pour exalter le despote et sa «juste application
de la shari 'a ». A peine Nimeiry fut-il déchu et
« l'application de la shari'a » suspendue que le
silence régna parmi les docteurs de la loi.
L'un des théoriciens les plus influents de
l'islamisme intégriste est le Pakistanais Mawdoudi,
mort en 1979, qui définit la politique
« islamique » par quatre principes : pouvoir fort
aux mains des docteurs de la loi, soumission du
peuple à ce pouvoir, système de pensée morale
imposé par ce pouvoir , rétribution et
récompense à ceux qui en appliquent les règles.
On ne saurait mieux définir l'intégrisme!
Ses ouvrages sont très largement diffusés
dans le monde entier par les dirigeants de l'Arabie
Saoudite. Rappelons que Mawdoudi donna
son accord et sa caution à la dictature de Ziu
l'Haqq au Pakistan.

Roger Garaudy. Intégrismes,  pp102à109

4 février 2014

Leonardo Boff préface "Vers une guerre de religion ?" de Garaudy (1995). L'esprit de prophétie




Préface
Actualité de la prophétie

Ce que Dom Helder Camara, l'archevêque brésilien, est
pour les Eglises, Roger Garaudy l'est pour les sociétés occidentales.
Ils sont des amis depuis des années. Ils ont conclu
un pacte auquel ils sont restés depuis lors fidèles : pour l'un,
rétablir la dimension religieuse dans le socialisme ; pour
l'autre, redécouvrir la perspective de libération ouverte par
le christianisme.
Garaudy et Helder Camara ont réalisé dans leur vie ce
pacte conclu le 29 mai 1967 : Garaudy attache de plus en
plus d'importance à la dimension mystique de la vie et Helder
Camara à la dimension libératrice du christianisme.
L'esprit de prophétie les unit.
Le prophète est toujours l'homme d'un moment de l'histoire.
Il capte les cris venus du monde des « damnés de la
terre ». Il dénonce les injustices avec une indignation sacrée.
Mais il annonce aussi les rêves créateurs de sens, et il ouvre
l'histoire à un avenir porteur d'espérance.
Ce livre de Roger Garaudy prolonge le précédent1 : Avons -
nous besoin de Dieu ?, avec le même souci du destin de
l'humanité, à un moment où le monde est dominé par le
marché et par la dictature du modèle occidental de
croissance.
1. Avons-nous besoin de D i e u ?, Ed. Desclée de Brouwer, octobre 1993.

Ce modèle de mondialisation est profondément meurtrier.
Il coûte au monde un Hiroshima tous les deux jours. Vingt
pour cent de l'humanité détiennent quatre-vingt-trois pour
cent de la richesse mondiale. La faim existe dans le premier
monde et massivement dans le monde où il y a deux tiers
de pauvres. Un enfant sur huit souffre de faim aux Etats-
Unis. Au Brésil, toutes les quatre-vingt-dix secondes un
enfant meurt victime de la faim. Quinze millions et demi
d'enfants meurent chaque année dans le monde, ou par la
faim ou par des maladies provoquées par la faim. Qu'estce
que cette humanité, cruelle et sans pitié, « composée de
barbares motorisés vivant dans la jungle d'une préhistoire où
aucune conscience ne pense Dieu, l'unité de l'univers et son
sens » ? demande Garaudy.
Il existe aujourd'hui une grande division dans le monde
entre ceux qui mangent et ceux qui ne mangent pas, entre
ceux qui accaparent égoïstement pour eux les moyens de
vivre jusqu'à la satiété, et ceux qui sont abandonnés à leur
propre sort, mourant avant leur temps.
Personne ne peut accepter une telle situation. Toutes les
grandes traditions spirituelles et les grandes religions la refusent.
Pourquoi sont-elles muettes et inefficaces en face de ce
fléau mondial ? Parce que tout au long de l'histoire elles ont
pactisé avec les pouvoirs dominants et sont devenues des religions
de domination. Elles portent en elles le principe de la
libération et du dépassement de ces divisions inhumaines.
Elles portent témoignage que nous sommes tous à l'image
de Dieu qui a insufflé en nous l'esprit, et nous fait un devoir
d'être un avec le tout . Elles peuvent aider plus qu'aucune
autre force historique à la création d'une unité dynamique,
complexe, fraternelle et symphonique du monde. Mais, pour
cela, elles doivent se libérer de l'arrogance, de l'intégrisme,
de l'idéologie tribale et mortelle de « peuple élu » qui caractérise
les dominants.
Il est nécessaire de nous ouvrir à l'expérience originaire
de Dieu qui est espérance du sens et se révèle dans l'acte
créateur de l'homme, dans les arts, dans toutes les formes
d'expression par lesquelles il donne un sens à sa propre vie
et à celle de la société, et où il perçoit le sens de tous les sens
caché au coeur de toute véritable rencontre. C'est là
qu'émerge le sacré qui n'est pas nécessairement lié au « religieux
» ou au « cultuel », mais à tout ce qui agrandit les
dimensions de la vie et ouvre le coeur à des horizons toujours
plus vastes.
Garaudy trouve en saint Paul les germes d'un christianisme
de domination. C'est pourquoi le paulinisme politique s'articule
très vite avec les pouvoirs de ce monde, et se structure
comme religion de domination impériale du monde. Avec
érudition et avec le sens de l'actualité, il retrouve l'expérience
originaire de Jésus et sa signification libératrice pour toute
l'humanité. Seul ce christianisme-là est digne de s'étendre
au monde entier. L'autre est celui de l'Occident et comme
tel un accident.
Le christianisme libérateur se retrouve chez les sages de
toutes les cultures ; il s'apparente à toutes les grandes traditions
spirituelles qui ont toujours ouvert une perspective de
présence solidaire avec les opprimés et d'unité de la création
en sa totalité.
L'expérience originaire de Jésus est actualisée aujourd'hui
par le christianisme de libération en Amérique latine, en
Afrique et en Asie, et trouve son expression la plus forte dans
les communautés chrétiennes de base et la théologie de la
libération. De ce christianisme, selon l'auteur, dépend la survie
même de l'humanité.
Nous avons là un livre d'une grande densité, vibrant
d'amour et d'esprit prophétique.
Il contient des pages splendides qui invitent chacun à
découvrir en lui le Dieu qui l'habite, le pouvoir de capter
les énergies cosmiques qui vivent en lui et l'Energie animatrice
de tout. C'est un livre nécessaire pour aider les esprits
généreux à s'orienter dans le « débat du siècle ».

Leonardo BOFF,
Rio de Janeiro, 15 août 1994.

 














1 février 2014

Les trésors d'Helder Camara




Que tu t'accroches à la terre,
que tu te fixes au sol
par toutes tes racines :
c'est bien plus que ton droit.
C'est ta vie, ton instinct, ta raison d'être.
Mais l'homme,
excuse-moi,
est bien autre chose
que seulement un arbre...
25 mars 1951

Ne fais pas de Dieu
ton oreiller,
ni de la prière
ton édredon.
4 j a n v i e r 1953

Ne nous condamne pas
à être seuls
tout en étant ensemble.
Permets-nous
d'être ensemble
tout en étant seuls.
4 m a i 1959

Piano à quatre mains ?
Je rêve de beaucoup plus :
d'une musique à mille mains,
d'une harmonie jouée par le monde entier...
17 décembre 1961

Si tu veux dialoguer
ne t'érige pas
en tout irremplaçable.
Tu n'es que partie...
28 février 1964

Des barrières à détruire,
la plus difficile
et la plus importante
est, sans doute,
celle de la médiocrité...
8 mars 1964                                                                                                                                                                     Avec Roger Garaudy en 1969 à Genève. "Le début
                                                                                                                                                                                                                        d'une fraternité sans fin"