17 novembre 2013

Jésus et la politique révolutionnaire



Les rapports de Jésus avec les zélotes sont plus complexes qu'avec
L’ « establishment » religieux. Les zélotes se caractérisent d'abord par
leur opposition violente à l'occupant : ils organisent des attentats
contre les soldats romains, une activité permanente de guérillas et,
périodiquement, des soulèvements armés. Ce sont eux qui, en 132,
sous la direction de Bar Kochba (le Fils de l'étoile), organisent la
dernière grande insurrection pour l'indépendance de la Palestine.
Incontestablement révolutionnaires du point de vue national et social
(ils critiquent les propriétaires fonciers, les injustices sociales, les
trafiquants du Temple), leurs objectifs religieux sont ceux d'un
 « retour à une pureté primitive », ce qui signifie pour eux le retour à
une théocratie ou à une démocratie politico-religieuse, imposée par la
force.
Jésus ne s'identifie jamais aux zélotes mais ne les fustige jamais.
Quelques-uns de ses disciples sont probablement des leurs. Jésus sera
condamné par le pouvoir romain comme un résistant zélote alors que
les zélotes le considèrent comme un traître à la cause nationale
puisqu'il ne se rallie pas à leur mouvement et refuse le rôle de Messie
libérateur.
Il n'est pas possible de le confondre avec ces révolutionnaires de son
temps. S'il ne prend jamais ses distances à leur égard, cela montre
qu'il ne désavoue fondamentalement ni leurs objectifs ni leurs
méthodes. Même la résistance armée à l'oppression ne semble pas
absolument exclue par Jésus : à la veille de son arrestation et du
combat décisif, il dit à ses disciples : « Que celui qui n'en a pas vende
son manteau pour acheter un glaive » (Luc XXII,36). Lui-même ne
reconnaît pas le « totalitarisme » romain, prétendant régner à la fois
sur les corps et sur les coeurs. Pour lui, l'empereur n'est pas divinisé
comme le veulent la politique et la religion romaines. Lorsqu'il
prononce son : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui
est à Dieu » (Matthieu XXII,22 ; Marc XII,17 et Luc XX,25), c'est là
une formule profondément subversive pour un préfet romain qui ne
peut admettre cette division du temporel et du spirituel : tout est dû à
César, même le culte rendu à un dieu, et il ne suffit pas de s'acquitter
envers lui de l'impôt et des devoirs civiques. Dans les premiers siècles
du christianisme, des milliers de chrétiens furent condamnés à mort,
même s'ils acceptaient de servir dans l'armée, simplement parce qu'ils
refusaient d'accomplir les sacrifices sur l'autel de César ou de lui
consacrer des prières.
Les critiques sociales des zélotes sont fort proches de la critique des
richesses et des hiérarchies formulée par Jésus de Nazareth lui-même.
De même d'ailleurs — nous venons de le voir à propos des sadducéens
et des pharisiens — que sa polémique contre la dégénérescence
formaliste, ritualiste, cléricale et hypocrite des interprétations de la
Loi.
En quoi Jésus de Narareth se distingue-t-il des zélotes ?
En ce qu'il ne peut pas s'accommoder d'une révolution limitée dans
le temps et dans l'espace. Il ne s'agit pas seulement de libérer la
Palestine de l'occupation étrangère (encore qu'il ne fasse aucune
objection à cette entreprise), mais de mettre fin à toute oppression en
tous lieux et en tout temps, et c'est pourquoi le message conserve
aujourd'hui encore sa valeur universelle et son sens pour nous. Il ne
s'agit pas seulement de revenir à la Loi ancienne par-delà ses
perversions ritualistes et cléricales, mais de ne voir dans la Loi , qui est
justice, qu'un cas particulier, limité, d'un amour qui n'est plus
seulement la loi d'un peuple mais la loi de la vie.
En un mot Jésus de Nazareth ne se distingue pas des zélotes parce
qu'il est moins révolutionnaire qu'eux mais parce qu'il l'est davantage,
c'est-à-dire qu'il appelle de manière universelle, et touchant à toutes
les dimensions de la vie, à une mutation à la fois intérieure et
extérieure de l'homme, car les obstacles à vaincre ne sont pas
seulement dans les structures sociales mais aussi dans l'homme.

Roger Garaudy, Appel aux vivants, pages 163 à 165 (Le Seuil)

15 novembre 2013

La théologie de la libération réconcilie marxisme et christianisme

Le théologien Zapata : La théologie de la libération réconcilie marxisme et christianisme.
samedi 4 octobre 2008

La théologie a une influence sur les réalisations de type politique ou idéologique, a déclaré le Recteur de l’Université Catholique Santa Rosa, Martín Zapata, Docteur en Théologie, lors de la VIIe réunion de l’ALBA.
"La théologie n’a jamais été loin des conceptions sociales ou économiques qui ont produit le développement de l’humanité."
Zapata exlique que si l’homme est à l’image de Dieu, l’expression ultime de la création, en terme bibliques et en termes de foi, la théologie a beaucoup à dire quand "l’homme est l’objet d’abus, est objet soumis à l’exploitation et à la mort, parce que la création est un appel à donner la vie."
"Une théologie qui n’aurait rien à dire au sujet de la politique, serait une théologie qui ne nous toucherait pas, parce-que notre relation à Dieu exprime notre relation à la vie, à nos espérances, à nos inquiétudes, à nos motivations fondamentales"
Zapata invite à penser à la signification de l’incarnation du Christ : "Et le Verbe s’est fait chair", qui donne une reconnaissance à la matière. "C’est par la matière que nous connaissons la révélation et la volonté de dieu, c’est par l’incarnation du fils de dieu que nous fut dévoilé le sens de l’histoire, en termes chrétiens".
Si nous acceptons cela, la conséquence devrait être la fin de la querelle entre le message chrétien et le marxisme, à cause de sa vision matérialiste de l’histoire.
"La matière est la vie, là où s’élabore la connaissance, là où s’établissent les réalités objectives pour connaître l’histoire, et c’est là, dans la matière, que nous avons connaissance des intentionnalités, parce-que, sans la matière, qui s’exprime dans l’histoire, il n’y aurait pas de possibilité d’avoir une réflexion du tout, puisque nous ne pouvons réfléchir que sur ce qui est matérialisé."
Le Recteur de l’Université Catholique choisit de parler de théologie latino-américaine de la Libération, "parce-qu’il s’agit d’un mode de pensée propre, né d’une réalité culturelle, et qui fait partie d’un processus d’indépendance intellectuelle, de maturation de la connaissance, qui se présente comme original."
Il a souligné que cette théologie veut sortir d’un cercle restreint, et laisser en arrière la vision piétiste, enfermée dans les actes de piété, sans comprendre que rien ne s’accomplit sans une démarche personnelle, sans que nous ne la mettions en oeuvre dans la matière, avec nos forces, nos luttes, notre discernement et notre conscience. Partant de là "cette théologie crée un affrontement avec les pouvoirs établis et les oligarchies".
Il a souligné que les oligarchies ont commencé à avoir peur de cette reflexion et ont observé avec beaucoup d’attention ce qui s’est passé en Amérique Latine, dans la mesure où jusqu’aux années 60 les réseaux sociaux étaient désarticulés et que cette théologie est venue articuler la façon de penser les mouvements sociaux autant qu’économiques et culturels, avec l’action politique.
"La Théologie Latinoaméricaine de la Libération a réussi ce que la gauche n’avait pu réussir (parcequ’) elle s’est changée en courant politique" puisqu’elle invitait les groupes sociaux "à s’organiser et se structurer de manière différente face au degré d’exploitation qu’ils étaient en train de vivre sur cette terre".
"La Théologie de la Libération est une interprétation de la foi chrétienne à partir de la souffrance, de la quête et de l’espérance des pauvres ; une critique de la société et de l’idéologie dominante, exploiteurs qui contrôlent et forment la conscience de l’homme à travers des superstructures comme les moyens de communication, l’église ou l’éducation."
"Ce que la Théologie propose, c’est une émancipation de l’Humain qui doit partir des exploités, des pauvres, des marginaux. Elle invite à créer une opposition à un processus de deshumanisation". 

12 novembre 2013

Révolution et bloc historique: quel socialisme, comment ?



Je veux seulement faire quelques remarques très sommaires, et d'abord
noter qu'il ne s agit pas d'une étude historique des textes de Gramsci ; ensuite
dire qu'il n'est pas exact, comme on l'a écrit, de présenter la notion de bloc
historique comme étant le centre de la pensée de Gramsci. Peut-être des
textes m'ont échappé, mais il me semble qu'en dehors des textes fondamentaux
qui sont dans Le matérialisme historique et la pensée de Crocce et dans
les Notes sur Machiavel j'ai vu onze passages dans lesquels ce problème est
étudié ; cela revient donc assez épisodiquement ; ce qui est vrai, c'est que
cette notion prend une importance considérable du fait qu'elle se situe dans
la pensée de Gramsci à un moment particulièrement important. J'ai eu
l'impression que cette notion intervenait chaque fois dans une polémique
contre toute tentative d'interprétation mécaniste ou déterministe du matérialisme
historique, et qu'elle intervenait en particulier pour introduire une idée
tout à fait centrale chez Gramsci, tout à fait capitale pour nous tous, l'idée
de l’initiative appropriée, l'idée de l’ initiative historique

10 novembre 2013

11 novembre à Craonne



Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
C'est nous les sacrifiés !


Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront,
Car c’est pour eux qu’on crève.
Mais c’est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l’plateau,
Car si vous voulez la guerre,
Payez-la de votre peau !


(Refrains 1 et 2 de La Chanson de Craonne)

9 novembre 2013

"Je n'ai pas peur d'aimer". Par Dom Helder Camara (1981)



Mon cher frère Garaudy, moi aussi
je veux vous dire, devant tous nos jeunes amis ici présents,
que je vous aime. Je n'ai pas peur d'aimer. Au contraire,
c'est peut-être le plus grand commandement : pour aimer
Dieu, d'abord aimer le prochain, son prochain. Vous savez
que quand j'entends parler de dialogue des civilisations et
quand je pense à tout ce que vous avez dit sur l'homme
blanc civilisé et chrétien, je pense que si la religion du Christ
est vraiment divine dans son fondateur, elle est aussi livrée
à la faiblesse humaine. Car elle seule me semble capable de
rapprochement non violent entre tous les peuples de la
terre si divisés par la haine et la lutte. Le plus difficile dans
la religion chrétienne ce n'est pas Dieu, qui est amour, mais
l'homme qui est faible. Et alors, à propos du dialogue si
souvent malmené, si souvent en échec du côté de l'homme
blanc civilisé, nous, les Chrétiens, nous cherchons quand
même à être toujours présents. Par exemple, pendant les
grandes découvertes, vous avez très bien montré que dans
tous les pays découverts, des peuples existaient déjà. Pour
certains hommes blancs, plus exportateurs de leurs propres
valeurs qu'explorateurs de celles des autres, il est malheureusement
vrai qu'ils voyaient dans l'arrivée de l'homme
blanc la naissance « civilisée » de ces peuples. C'est le cas
par exemple de notre Amérique latine. Le Brésil était plein
d'indigènes, mais on a dit et on a écrit qu'il a été « découvert
» seulement avec l'arrivée de l'homme blanc « civilisé ».
Or, vous savez, à propos de dialogue, je pense que tous les
hommes blancs ne pensaient pas toujours de cette manière
hautaine et raciste. La plupart, au contraire, gardaient au
fond d'eux-mêmes le secret désir de rencontrer les autres
peuples pour échanger avec eux et, ensemble, bâtir une
civilisation plus développée, vivre une culture plus large
et promouvoir la vraie religion de l'amour. Alors il y avait
aussi des raisons profondément saines pour vouloir aider
les autres peuples, des peuples de couleur.
Mais de quelle manière aider ? Pendant les découvertes,
c'est vrai, monsieur Garaudy, c'est vrai qu'il y eut l'écrasement
de grandes cultures, comme chez les Aztèques et les
Mayas... Aujourd'hui, il y a de nouveau l'arrivée d'hommes
de partage et de dialogue. Par exemple, il y a des hommes
de science, des experts qui s'en vont au Pérou pour interpréter
les hiéroglyphes de pierre des Incas. Et il y aura
d'énormes surprises ! C'est presque sûr qu'il y a déjà un
Champollion pour les pierres des Incas. Ne soyez pas étonnés
donc si on arrive à découvrir que les Incas avaient déjà des
expériences interplanétaires. Et d'autres surprises encore...
Le plus difficile c'est de ne pas juger les promesses de
l'avenir à partir des erreurs du passé. Il est peut-être vrai de
dire qu'avec l'arrivée de l'homme blanc civilisé, chrétien,
les autochtones devaient faire face à ce terrible choix :
devenir des esclaves pour survivre ou accepter une guerre
d'extermination pour garder leur dignité. Nos indigènes
n'ont jamais accepté l'esclavage. Et des millions qu'ils étaient
au temps de la découverte, ils sont aujourd'hui quelques
milliers, et toujours persécutés. Il est vrai aussi, quand je
regarde l'Afrique, ma soeur, que j'ai douleur dans mon
coeur parce que comme les indigènes de chez nous n'acceptaient
pas l'esclavage, nous avons commis ce péché horrible,
nous les Chrétiens, de réduire en esclavage nos frères africains.
Mais, surtout et sans oublier, je suis très reconnaissant
que l'Université des Mutants ait été construite exactement
à l'endroit d'où partait la plupart des Africains pour l'esclavage
au Brésil. L'Université des Mutants n'est pas seulement
une entreprise de correction mais un projet de réconciliation.
J'essaye de ne pas juger, et surtout de ne pas juger le passé
avec la vision d'aujourd'hui. Mais c'est très difficile...
L'important, c'est le dialogue.
Aujourd'hui, il y a des mélanges nombreux entre nos
peuples, entre tous les peuples, et c'est heureux. Ce sont là
des signes concrets de dialogue. Moi-même, je suis Brésilien,
fils et petit-fils de Brésiliens, mais je porte un nom comme
Helder. Imaginez ! Mais cela n'est pas un obstacle pour mon
peuple. Et quand les gens m'appellent du dehors : « Dom
Helder, Dom Helder », alors j'ouvre la porte et je suis là
avec eux. Je suis moi-même l'héritier de « dialoguants »
entre peuples bien différents.
Vous avez aussi rappelé, mon cher Garaudy, un second
« dialogue », celui où les peuples de l'Europe partirent pour
diviser les différents pays d'Afrique et d'Asie. Même si c'était
toujours dans l'intention d'aider des êtres pauvres et malheureux,
nous connaissons ce qu'a représenté finalement le
colonialisme.
Mais aujourd'hui, il y a une troisième fois l'arrivée de
l'homme blanc avec un autre impérialisme; ce sont les multinationales.
On comprend très bien aujourd'hui qu'avec les
progrès de la technologie il est pratiquement impossible
de créer une compagnie seulement pour le Québec ou pour
l'Amérique du nord. Les implications sont tout de suite
mondiales. Mais le plus grave est que ces multinationales
sont puissantes, trop puissantes, pas simplement parce
qu'elles sont dans des dizaines de pays — ce qui pourrait
constituer une richesse pour tous. Le danger vient de leurs
objectifs, de leurs méthodes et, en grande partie, de leurs
alliances. Je me rappelle que quand Eisenhower quitta la
Maison Blanche pour la dernière fois, il jugea de son devoir
de militaire de dénoncer l'alliance entre le pouvoir économique
et le pouvoir militaire. Évidemment les militaires
ont besoin des multinationales parce que la course aux
armements exige des appuis fantastiques pour répondre aux
coûts exorbitants. Pour financer aussi ses besoins d'espionnage.
Pour les compagnies, c'est vital aussi l'alliance des
militaires. Mais ce n'est là qu'une des nombreuses catégories
d'alliances. Aujourd'hui, même les petits ne peuvent exister
sans les multinationales. Maintenir un journal moderne, un
émetteur de radio ou un poste de télévision, une agence de
publicité, peu importe, cela coûte tellement cher qu'il faut
la collaboration des multinationales. Il est presque impossible
d'opérer sans cette collaboration. Quoi faire ?
Il faut apprendre à mieux dire, à mieux écouter surtout,
pour mieux dialoguer. Permettez-moi de dire au sein d'une
jeune université que je me sens plein du désir de rester
libre, de pouvoir parler et de pouvoir dire la vérité, toute la
vérité aux étudiants. Car si nous, dans nos universités, nous
n'avons pas le courage de présenter aux jeunes les vrais grands
problèmes humains, les jeunes tourneront le dos aux universités,
à la vérité, aux problèmes humains. Mais aujourd'hui,
très souvent, les budgets universitaires, surtout avec les
recherches qui sont indispensables pour une vraie université,
deviennent rapidement astronomiques. Alors on a besoin de
fondations derrière. Et derrière les fondations on se demande
parfois d'où viennent les fonds... Vous savez, quand on reçoit
des doctorats honoris causa , j'ai toujours envie de demander
aux universités : « Ayez donc la bonté de créer une chaire
de justice »... Parce que c'est très facile de présenter les
grands problèmes humains, mais il faut une chaire pour
les approfondir et les fouiller de près. Il faut une chaire
aussi pour découvrir les alternatives, des solutions. Des
chaires de justice sont souvent fondées, mais très souvent
aussi, elles connaissent rapidement des ennuis, parce que,
quand on commence à présenter les vrais problèmes, alors...
Et c'est toujours comme ça. Si on fait naître, si on apporte
des aliments, si on porte de la médecine, même si on aide
à bâtir des maisons, c'est très bien. Si c'est un prêtre, c'est
un saint, et une religieuse, une sainte. Mais si on a l'audace
de parler de justice, si on exige un changement dans une
structure, une politique, une loi, une pratique, alors mon
Dieu, nous sommes des communistes, des subversifs de
communistes. Vous voyez pourquoi il faut avoir le courage
de regarder les problèmes dans toute leur ampleur. Ils sont
là, écrasants.
Mais je vous dis aussi, mes amis, qu'il y a de clairs signes
d'espérance, et pas simplement dans nos pays sous-développés.
Dans vos pays industriels, il y a également de clairs
signes d'espérance. Par exemple, chez nous, en Amérique
latine, l'Église, c'est toute l'Église catholique — ses fidèles,
ses prêtres, ses évêques — qui luttent dans l'espoir et l'espérance.
J'ai participé à cette tâche depuis fort longtemps.
Je suis un homme qui va déjà fêter dans quinze jours, sa
cinquantième année de sacerdoce... Au début, nous étions
tellement préoccupés par la nécessité d'aider les pauvres
que nous avons beaucoup soutenu les autorités pour favoriser
la paix et l'ordre social. Nous restions trop près, nous
étions en liaison trop forte avec le gouvernement et les
riches. Il nous semblait que c'était là la manière la plus
valable pour venir en aide aux pauvres.
Aujourd'hui il y a l'émergence d'une présence différente.
C'est la réalité qui nous aide. Quand les Nations
Unies proclament que plus des deux tiers du monde gisent
dans une condition sous-humaine, de misère et de faim,
comment continuer à soutenir un ordre social qui est plutôt
un désordre ? Si l'ordre social est fondé sur des injustices,
il est évident que ce type de sérénité mensongère ne peut
être appuyé. Personne n'est né pour être esclave. Personne
ne cherche à subir injustices, humiliations et contraintes.
Or, les injustices sont une violence et on doit dire qu'elles
sont partout la première des violences qui font des hommes
des esclaves. Et la violence attire la violence. Les injustices
attirent la révolte des opprimés, ou de la jeunesse résolue
à se battre pour un monde plus juste. Or nous ne pouvons
pas appuyer les quelques groupes de privilégiés qui traitent
ainsi leurs frères humains. Alors aujourd'hui, quand l'homme
blanc occidental, « civilisé », arrive chez nous, il ne compte
plus sur notre aide. Par contre, nous ne sommes pas là pour
prêcher la haine, ni pour prêcher la violence. Au contraire,
nous avons découvert (c'est le Saint-Esprit qui nous a aidés)
que bien plus important que de travailler pour le peuple,
c'est de travailler avec le peuple. Alors, quand les gens sont
là, expulsés déjà de leurs terres et de leurs villages, quand ils
arrivent dans nos villes, nous tâchons toujours d'être avec
eux, participant à leurs efforts pour se libérer des oppressions
d'aujourd'hui. Et si nous tâchons de vivre avec le peuple,
c'est parce que nous croyons que les masses opprimées ont
elles-mêmes une possibilité d'action et de redressement
directe. Et nous disons à nos frères humains : « Vous savez,
la promotion humaine, nous pouvons l'encourager, mais
c'est vous qui devez réaliser cette promotion. Nous devons
vous encourager, nous sommes là avec vous, vous n'êtes
pas seuls ».
Et alors, comme c'est beau de vivre une foi en l'homme,
une foi en Dieu qui tâche de ne pas être aliénée et aliénante,
qui tâche d'être une force d'espérance, une force de renonciation
et de libération, une force collective et communautaire.
Parce qu'une force individuelle est très souvent une force
individualiste. Si vous restez séparés, individualistes, si
chacun pense à soi, vous serez toujours des faibles, dominés
par votre tyrannie. Et si vous pensez utiliser les armes, la
violence, vous serez écrasés, car la violence n'engendre que
la violence. Donc, il faut oeuvrer ensemble, unis, non pas
pour piétiner le droit des autres mais pour assurer que personne
ne vienne pour piétiner vos droits. Car vos droits ne
sont un cadeau ni d'un gouvernement, ni des riches. Est-ce
un cadeau de vous dire que votre terre est votre terre ?
Nous tâchons donc d'être avec eux et sans imposer notre
foi, en respectant la différente manière de voir de la grande
majorité, en essayant de vivre une foi communautaire. Sur
ce point, le sacrement de l'Eucharistie est quelque chose
qui me donne une grande joie, parce que comme j'ai tenté
avec les meilleures intentions cette alliance communautaire
avec les puissants, aujourd'hui j'ai la joie de la vivre intensément
du côté des faibles, des pauvres, des frères des pauvres.
Mais il faut d'abord la collaboration des jeunes. Pour
moi... je demande permission à mon cher maître Garaudy,
pour dire comment j'envisage les jeunes. On reste jeune tant
qu'on a un coeur jeune et une raison pour vivre. Quand je
rencontre quelqu'un de 18 ans, de 20 ans qui me dit : « Ah,
que la vie est bête, qu'elle est stupide ! », je lui dis « Mon
ami, je cherche une canne, et vous êtes déjà trop âgé».
Quand je regarde mon ami Peccei, il me semble qu'il a 25
ans. Et peut-être lui semble-t-il que j'en ai dix. C'est être
fou, remarquable fou de la folie de l'espoir pour être et
rester jeune !...
Ce qui me donne une vraie joie donc, c'est de rencontrer
dans nos pays d'Europe, d'Amérique, d'Afrique, d'Asie, etc.,
dans nos différences et nos disputes, dans nos problèmes et
nos interrogations, nos affronts même entre peuples, ce qui
donne une vraie consolation, dis-je, ce sont les jeunes. Je
rencontre partout des groupes de jeunes qui n'acceptent
pas les injustices, les inégalités, la course aux armements.
C'est une folie que la course aux armements, surtout les
armements nucléaires. Mais les jeunes sont plus intelligents
que nous : ils ne sont pas seulement contre la guerre mais
pour la paix d'abord. Ces jeunes n'acceptent pas non plus
la folie de la société de consommation, qui est évidemment
une société de gaspillage. Le Club de Rome nous a fait une
faveur énorme en nous montrant ce qui se passe avec les
matières premières qui ne sont pas renouvelables. Or, nous
connaissons maintenant des groupes dynamiques de jeunes
tellement nombreux que nous avons déjà réalisé des rencontres
internationales avec eux où des alternatives de non violence
ont été discutées, proposées et mises en action.
La première fois, c'était à Brikbergen, la seconde en Irlande,
à Bery. Bientôt au mois d'octobre j'espère, ce sera en Belgique
où se trouve, à Anvers, le Secrétariat international de
ces jeunes. Des relations ont été établies avec plus de mille
cinq cents groupes différents, actifs à travers le monde,
et qui se rapprochent tous du Forum humain de Peccei.
La prochaine fois que je les rencontrerai je leur porterai
cet autre message : « Vous savez, votre force, c'est aussi
votre faiblesse parfois. Car vous êtes plus de mille cinq
cents groupes, et chacun d'entre vous désire garder son nom,
ses structures, son emblème, ses objectifs spécifiques. Oui,
vous pouvez peut-être les garder vos marques distinctives
mais surtout, il vous faut choisir deux ou trois points majeurs
communs, afin d'exercer ce que j'appelle « la pression morale
libératrice ». Parce que si je vous dis : « N'utilisez pas les
armes, elles sont fabriquées par vos oppresseurs », vous
serez écrasés. Même quand un de vos peuples pense à recourir
à la guerre de libération, il finit toujours par en appeller à
une super-puissance quelconque. Or, quand il faut la collaboration
d'une super-puissance pour s'affirmer, il n'y a jamais
de libération réelle car arrivent tout de suite les soldats et
les armes qui savent davantage s'installer que partir. Ils
restent parce qu'il faut garantir la victoire, la paix, l'ordre,
n'est-ce pas ? Évidemment. Alors les jeunes doivent travailler
ensemble et ne pas faire confiance à l'une ou l'autre des
grandes puissances qui débouche sur l'extrémisme et sur
une radicalisation de la violence.
Ah, mes amis ! Nous devons dire et redire aux éducateurs
qui sont ici : « Gardez vos espérances, ne craignez
pas que tout soit perdu, non... » Les jeunes ont besoin de
vous et ont confiance en vous. Vous savez, je peux bien me
tenir sur la tête, les pieds en l'air. Mais je ne peux pas vivre
comme cela. Ce que je veux dire, c'est que si chacun peut
avoir ses idées, ses valeurs, ses petites folies, il y a des valeurs
fondamentales, des valeurs humaines profondes, un patrimoine
de valeurs pour l'humanité. Les éducateurs tiennent
une place privilégiée dans la transmission de ce patrimoine.
Et ce n'est pas du dogmatisme non plus que de reconnaître
qu'il est là. Le Créateur nous a faits, et il a fait de l'absolu,
de l'éternel, de l'infini. Nous ne sommes pas bornés à nous
mêmes. Et je peux vous dire que les jeunes le savent. Regardez
vos jeunes et vous verrez à quel point ils sont formidables.
Certes, ils sont exigeants. Ils exigent des parents, ils
exigent des pasteurs, ils exigent des professeurs. Mais il
nous faut le courage de les encourager. Évidemment, quelquefois,
il en est qui ne comprennent pas les jeunes, leurs
modes, leurs idées nouvelles. Mais c'est toujours comme
ça, à chaque génération. Quand j'étais jeune, on nous critiquait
pour aimer, dans la danse, la valse viennoise. Imaginez !
Il faut comprendre les jeunes et les aimer surtout, aimer
qu'ils recherchent les valeurs humaines profondes, valeurs
qu'ils sont capables non seulement de reconnaître mais
valeurs qu'ils veulent vivre. Ne l'oubliez pas, il y a des valeurs
premières — l'amour, la justice, la liberté, le dialogue — qui,
sans être imposées, sont parce qu'on les vit. Vivez les grandes
valeurs et les jeunes vous imiteront.
Permettez-moi d'ajouter que les tâches des éducateurs
sont donc des tâches énormes. Pour commencer, il vous
faut tâcher de faire une pression morale libératrice auprès
des multinationales. Je vous raconterai la petite anecdote
suivante. Un jour, dans un même voyage, j'ai touché l'Angleterre,
l'Allemagne fédérale et la Suisse. J'y ai rencontré
des jeunes qui avaient conçu la même idée. Ils voulaient
ramasser des fonds pour acheter des actions des grandes
compagnies. De cette manière, espéraient-ils, ils obtiendraient
le droit de participer aux assemblées annuelles. Ainsi, après
avoir obtenu leurs actions et à partir de la liste des actionnaires,
ils envoyèrent une lettre à chacun disant à peu près
ceci : « Monsieur, Madame, nous sommes vos collègues,
nous aussi, nous avons des actions dans cette grande compagnie
qui cherche à augmenter ses profits. Or, nous sommes
convaincus que, comme nous, vous n'êtes pas capables
d'accepter des profits dont le prix soit l'écrasement de
personnes humaines. Évidemment, c'est plus facile, c'est
plus commode d'acheter des actions et de ne pas poser de
questions semblables aux dirigeants. On n'a qu'à passer à la
fin de l'année pour récupérer ses bénéfices, les plus grands
possibles. Aujourd'hui, nous vous demandons le sacrifice
de votre engagement personnel, par delà des bonnes intentions,
par delà les mots et les statistiques, il vous faut résister
et démontrer qu'il y a du sang humain mêlé aux profits qui
nous sont offerts ». Rapidement, un article des règlements
de la compagnie fut changé. Les jeunes avaient réussi en
jouant leur rôle d'actionnaires responsables et en montrant
qu'il était possible de prendre efficacement la parole au cours
des assemblées annuelles.
Aujourd'hui, cette idée des jeunes se trouve appliquée
par les évêques catholiques et les frères protestants, par des
groupes oecuméniques catholiques et protestants ensemble
qui, tout en conservant leurs investissements dans les grandes
compagnies, se rassemblent pour exiger des comptes, des
explications claires sur les profits accumulés. Voilà aussi un
autre grand signe d'espoir. Souvent même, il arrive d'avoir
la collaboration des experts. J'en ai moi-même rencontré,
par exemple, à la Banque mondiale et au Massachusetts
Institute of Technology; des experts angoissés par ce qu'ils
voient dans le monde et qui ont envie de sauver l'humain et
de travailler à aider les pauvres et les démunis.
Ainsi, des pressions morales libératrices peuvent être
efficaces et aider par la collaboration de tous, à changer les
structures économiques et sociales, politiques et culturelles,
des pays sous-développés et amener les pays développés à
intégrer les besoins des démunis dans les révisions de politiques
internationales de commerce.
Alors, vous devez, vous les éducateurs, vous devez encourager
ces combats pacifiques, et aider à convaincre les personnes
de bonne volonté qu'elles sont bien plus nombreuses
qu'on ne le pense à l'intérieur de tous les pays. Simplement,
très souvent, elles ne connaissent pas les vraies données du
problème. Surtout, il faut encourager les jeunes. Les jeunes
se chargent toujours d'éclairer la conscience des hommes.
Nous avons créé un beau néologisme, j'en demande pardon
à l'Académie française, nous avons créé le mot « conscientisation
», qui signifie « l'éveil de la conscience ». Les jeunes
savent conscientiser d'une manière remarquable car ils sont
toujours du côté de la justice et de la solidarité humaines.
Ils trouvent toujours les moyens qu'il faut pour montrer la
folie de la course aux armements, la folie de la consommation,
la folie de la guerre, de la violence, de la haine. Ils
savent faire cela d'une manière remarquable.
Mais vous avez encore un autre rôle très important à
jouer. Vous savez, je pense que l'homme blanc civilisé commence
réellement à comprendre que « l'Occident, c'est un
accident ». C'est Garaudy, mon ami Garaudy, qui a trouvé
cette belle formule. Mais, il faut tout de suite ajouter que
la Terre, notre très chère Terre, une poussière dans la constellation
des astres, est elle-même un accident. Quand on
interroge les hommes des sciences astronomiques et astronautiques,
quand on commence à réaliser la dimension finie
mais complexe de notre petite galaxie, tellement petite, et
notre petit soleil que nous imaginons si fort, et les millions
d'étoiles et de galaxies... alors, je sais que les hommes en
arrivent vite à Dieu. À ce Dieu qui a eu l'audace et l'humilité
de créer tout cet univers. Pour moi, il est remarquable que
Dieu accepte cette humilité de créer et avec cette même
audace, cette même humilité, qu'il choisisse de faire un
Homme lui-même créateur. Alors vous comprenez, nous ne
pouvons pas imaginer que seule notre petite Terre, notre
poussière de planète, incarne toutes les beautés, toute la
vie, toutes les formes, toutes les limites, toute l'intelligence
de la création. Évidemment, pour moi chrétien, la Terre
gardera toujours une responsabilité particulière, la gloire
première de Dieu, parce que le Fils de Dieu s'est incarné sur
cette Terre. Car c'est avoir une idée très pauvre du Créateur
que de penser qu'il a créé des millions et des millions d'astres,
des millions de fois plus grands que la Terre, simplement
pour scintiller à d'énormes distances et pour faire la joie
du regard humain...
Préparez, préparez donc vos enfants, vos petits enfants,
et les enfants de vos petits enfants au sens de l'émerveillement
et aux découvertes de demain. L'homme va certainement
finir par savoir mieux utiliser et épouser toutes les
forces de la nature. Alors, préparez vos jeunes pour le dialogue
des civilisations de demain. Il y aura sûrement dans ce
billions d'astres, des vies à découvrir, quelquefois des vies
au niveau de notre vie humaine, quelquefois en dessous,
quelquefois au-dessus. Il nous faudra alors être préparés
pour ne pas mettre en esclavage ceux qui sont moins forts
que nous, plus petits que nous, et pour ne pas accepter
d'être esclaves de ceux qui sont plus forts. Et il ne suffira
pas de comprendre. Il y a toujours quelqu'un pour comprendre.
C'est le coeur qui devine l'essentiel. Pour la première
fois, peut-être, nous connaîtrons ainsi un vrai dialogue entre
les civilisations.
Je vous remercie, monsieur le Président.

Dom Helder Camara

in
ÉDUQUER AU DIALOGUE DES CIVILISATIONS, pages 84 à 98

Mohammed Bedjaoui, Helder Camara,  Roger Garaudy, Joseph Ki-Zerbo
Aurelio Peccei, Han Suyin et Lucien Morin

LES ÉDITIONS DU SPHINX
728, de la Colline, St-Jean-Chrysostome
Québec, Canada, GOS 2T0
1983

C'est dans le cadre d'un Congrès mondial des sciences
de l'éducation sur « L'école et les valeurs » que l'Université
du Québec à Trois-Rivières organisait, en juillet 1981, un
Forum international sur le thème « Pour un dialogue des
civilisations ».
La stratégie se voulait simple : inviter à une même table
ronde des participants reconnus et respectés sur la scène
internationale pour leurs témoignages sur la valeur du dialogue
et sur le dialogue des valeurs entre civilisations. Ce petit
livre reproduit la transcription à peine retouchée de ces
témoignages vivants.
La leçon qui s'en dégage apprend que la valeur du dialogue
est, pour la jeunesse surtout, la valeur première —
valeur de don qui grandit par le partage et celui qui apporte,
et celui qui accueille. Comme l'enfant ne naît pas au monde
mais au monde de l'Autre, comme il doit apprendre dans
la coïncidence avec l'Autre le repère de sa propre identité,
l'éducation au dialogue est là pour montrer comment reconnaître
dans l'Autre non pas une différence qui isole, mais
un rapprochement et un complément, non pas un obstacle
qui scandalise mais une condition de croissance.
C'est la réconciliation ultime entre toutes les civilisations
qui est révélée dans l'éducation au dialogue où l'« apporter »
signifie déjà le « recevoir ».

IMPRIMÉ AU CANADA  ISBN 2-920123-04-1